L’exposition Edward Hopper à Milan (hiver 2009/2010) promettait d’être importante, de faire date. Elle me permettait en tout cas de réaliser que je n’avais jamais vu ses tableaux en vrai. Nous y avons donc fait un saut avec Virginie D. le 15 janvier 2009. Vive easyjet et vive Internet! Là, déception, beaucoup de dessins, de grands textes biographiques sérigraphiés sur les murs mais peu de chef d’œuvres à part "woman in the sun".

self_portrait_Hopper

Hopper, on connaît tous n’est-ce pas ? On l’a vu en poster, en cartes postales, en mug, en set de table, en déco dans les restaurants qui viennent d’ouvrir, dans les chambres des filles célibataires…On a offert des livres sur Hopper lorsque on ne savait pas quoi offrir parce qu’on sait que ça va plaire. Hopper, tout le monde aime. Pourquoi ? On ne sait pas. Parce que le nom sonne bien? C’est comme David Hockney, à une époque, on voyait ses polaroids de piscine partout, en affiche, en set, en… Tout le monde aimait ses eaux moirées et les corps déformés qui y nageaient. Nous avions tous un SX70 à soufflet et nous faisions tous des polaroids par centaines que l’on épinglait sur les murs des chambres, des WC, des cuisines de nos premiers apparts. On aimait bien les couleurs saturées de cette pellicule-papier instantanée. Ca nous parlait plus que Picasso. (C’est pas grave mon Pablo. T’inquiètes.)

Hopper est un cas plus puissant que ses collègues suscités (hormis Picasso qui est hors concours of course). Pourquoi ? Parce qu’il parle de la solitude ? Parce qu’il  se dégage de sa peinture un silence étrangement assourdissant ? Parce que de ce silence perce comme une relation sobre de la condition Humaine ? Une sensation de temps suspendu ?
Voyons.

EH est un peintre figuratif que le réalisme concerne peu. Il est comme ces romanciers-scénaristes américains, il va à l’essentiel de ce qui doit être montré, de ce qui doit être dit pour entretenir le suspens et rien que le suspens. S’il ne s’attarde pas dans les détails c’est que sa vérité est ailleurs. Le détail chez EH, ça pourrait être de rajouter un pli au rideau, quelques rebonds de lumière supplémentaires dans les feuillages, les lattes du plancher, des reflets sur les vitres,…des grains de peau. Il en découle une touche assez large, presque une peinture de masse contenue cependant par des formats de tableaux raisonnables, moyens pourrait-on dire. Les esquisses n’ont rien de remarquables, ce sont de solides croquis beaux-artiens. Le dessinateur est là. Sa carrière d’illustrateur de presse et de pub le confirme.

Non, ce qui est intéressant chez lui ce sont ses compositions extrêmement rigoureuses et architecturées. C’est une sorte de bâtisseur. Tout est solide dans sa peinture, les corps, les maisons, les arbres, les murs, les volets, les fauteuils et même les regards y compris quand ils ont l’air absents. Il est un formidable coloriste aussi. Les tons sont saturés, francs comme sa touche. Il aime les contrastes fortement marqués. On y retrouve ce que l’on pourrait appeler une écriture cinématographique.

Ce qui m’intéresse avant tout chez lui c’est cette histoire de solitude. Je crois qu'au-delà de la solitude, c’est à l’inverse, le peintre de l’altérité. Il peint l’autre. On le dit assez misanthrope cependant. Etrange. Il peint la question de ce qui est regardé. Car enfin, combien compte t’on de « regardeuses » dans ses tableaux ? Et quand elles ne sont pas entrain de regarder ce sont alors des liseuses qui sont plongées presque coupablement dans des livres ou des magazines. Dans les deux cas nous avons la sensation qu’elles regardent le vide. C’est cette phrase que Duras fait dire à un de ses personnages dans Emilie L « que fait elle ? Elle regarde le vide. Oui. Mais elle regarde très bien le vide ».

C’est le cas du peintre aussi, il regarde le vide par l’intermédiaire de ses personnages qui regardent le vide à travers une fenêtre dont rien ne prouve qu’elle soit matérialisée par du verre. EH ne s ‘embarrasse pas à représenter le verre. Ce sont donc des trouées plutôt que des fenêtres, des ouvertures. Vides.


C’est le cas de woman in the sun . Ce qui nous permet de penser que Jo (sa femme, son unique modèle) regarde par la fenêtre c’est le bout de rideau qui borde le côté droit du tableau et aussi évidemment la projection du cadre lumineux au sol dans lequel Jo est placée. Sa posture est extatique. Est est campée là solidement, avec beaucoup de volontarisme. Elle fume. Son regard est vide, absent ; On peut dire qu’il s’en dégage une sorte de mélancolie. Il n’y a aucune anecdote dans le tableau. Tout y est nu, pas seulement le corps de la femme.

Dans morning sun aussi, une femme nue — cette fois assise sur un lit— regarde à travers la fenêtre. Le face à face est évident. La fenêtre occupe 1/3 du tableau. Au loin on voit l’alignement de fenêtres du dernier étage d’un immeuble de briques rouges. On peut imaginer que derrière chacune de ces fenêtres quelqu’un regarde. L’image de la femme qui regarde nous parle donc de ce qui est regardé, d’une sorte de circuit fermé.

 

Dans Hotel by the railroad, c’est un homme (qui fume) qui regarde à travers la fenêtre. Sa posture est interrogative, en suspend. On sent parfaitement que son bras s’est arrêté. Il pose une question. La différence avec le tableau précédent c’est que, là, il n’est pas seul. Il y a une femme assise derrière lui qui lit. Sa posture est donc fermée à l’action ( la non action) qui se déroule, fermée au spectateur même. Elle est une figure repoussoir qui nous renvoie à l’homme qui regarde. Cette situation nous permet donc de dire la chose suivante : nous regardons la femme qui ne regarde pas et qui nous envoie regarder l’homme qui regarde pour finalement ne pas savoir ce qui est regardé. Peut-être la suite de ce mur uniformément gris au pied duquel les voies de chemin de fer fuient vers l’infini. Il aurait pu y avoir un train qui fume… L’absence de train est évoquée par l’absence de fumée de cigarette. ? Humour du peintre ? Le miroir aussi aurait pu nous indiquer une quelconque perspective ou ligne de fuite. Ca n’est pas le cas. On sent bien que le peintre a voulu que ce miroir reste muet. Le reflet n’a aucune cohérence. C’est un tableau abstrait de plus. Ce qui est sûr en revanche c’est que dans ce tableau nous sommes dans une triangulation. L’amorce d’un dialogue à trois.


Regardons excursion into philosophy : 2 personnages sur un lit. La femme est allongée et tournée vers le mur à l’arrière plan. L’homme est assis sur le bord du lit. Il regarde le sol. Son expression est sévère et pensive. Un livre ouvert est posé devant les fesses de la femme. Ce livre est une fenêtre ouverte. A côté de l’homme, une vraie fenêtre, ouverte elle aussi. Aucun des deux personnages n’est, de fait, concerné par ces fenêtres ouvertes. Dehors, rien de construit. Seulement un cumulus où se dessine un rai de lumière qui pointe vers nos 2 personnages. 5 rectangles de lumière construisent le cube psychologique de cette scène étrange : l’embrasure de la fenêtre, la projection de lumière au sol, le livre ouvert, la deuxième projection lumineuse de la fenêtre sur le mur, le tableau accroché au mur. Ce tableau est truffé de dialogue entre deux figures. Tout fonctionne par deux ; les deux personnages, les deux pages du livre, les deux reflets de la fenêtre, le tableau de paysage et le vrai paysage du dehors. Tous ces personnages s’entrecroisent.

Passons maintenant à la figure paroxystique de ces histoires de dialogue avec second story sunlight. Ici nous sommes au comble de la mise en scène de ce fameux jeu. Que voyons-nous ? 2 maisons alignées, 2 fenêtres sur chaque façade principale (chaque fenêtre est divisée en 2 parties par une barre horizontale, la partie supérieure de la fenêtre est elle-même coupée en 2 par un store en partie relevé. Sur la partie supérieure de chaque façade, une fenêtre. Sur la terrasse, deux femmes de deux âges différents. Elles regardent la même chose en contrebas. Quid ? Celle de gauche est âgée. Ses cheveux son ramassés en chignon. Elle porte une robe noire et tient un journal. Celle de droite, jeune, est assise sur la rambarde. Ses cheveux longs et dorés tombent sur ses épaules. Elle porte un bermuda et un soutien gorge d’un bleu très foncé. Leurs regards convergent vers le même point comme les toits pointus des deux maisons. Leurs différences sont totalement annihilées par le fait qu’elles sont concernées par le même point de fuite. Je pense qu’on peut appliquer ce même raisonnement pour le fameux chef d’œuvre Night Hawks. J’y reviendrai.

 

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