L e P i x d r e a m e r

05 mai 2012

AI WEI WEI et la question du doigt

Je me souviens avoir vu pour la première fois l’affiche de l’exposition de cet artiste chinois dans le couloir qui accède au quai du métro Voltaire à Paris. Il s’agissait d’un montage de plusieurs photos dont un autoportrait de l’artiste barbu en noir et blanc, des vues d’architectures, un soldat chinois, un doigt « d’honneur » devant un paysage… Je dois dire que c’est la photo de ce doigt « d’honneur » qui m’a intrigué et incité à aller voir l’expo. Je ne sais pas d’où vient l’expression « doigt d’honneur ». J’avais aussi vu deux ou trois sujets télé et lu de longs articles dans libération (que j’achète 3 fois par an, pas plus). Et puis, le fait de savoir que l’homme est assigné à résidence chez lui en Chine (c’est à dire en prison dans sa propre maison— pendant 3 mois en 2011 puis contraint de ne pas sortir de Pékin et de prévenir les autorités à chaque fois qu’il se déplace en ville—) et que, malgré cela, il résiste en interpelant l’opinion mondiale, mieux, que les gens lui envoient de l’argent du monde entier ou lui en jettent par dessus le mur d’enceinte de sa maison pour l’aider à payer l’amende astronomique que lui réclame l’état fasciste chinois me paraissait relever d’un fait de société remarquable. L’art actuel manque de causes nouvelles et donc de martyrs. Or nos bonnes masses populaires et leurs commentateurs ne s’intéressent au monde que s’il s’y passe un peu d’effusions, d’explosions, de cris et de larmes. Dans quel état totalitaire « moderne » peut-on trouver des martyrs pertinents ? En Chine of course !

Nous nous retrouvons donc au Jeu de Paume, impatients de découvrir cet artiste prisonnier qui a tant de choses à dire sur le monde et au monde. Rappelons que Ai Wei Wei n’est pas n’importe qui. Il est le fils de Ai Qing, un des grands poètes chinois de la fin du XX° et que le parti communosciste au pouvoir envoya nettoyer les chiottes pendant 13 ans pour le rééduquer un peu et lui apprendre les bonnes manières (matières ?).

Le public est nombreux. Nous escaladons le long escalier blanc qui mène aux salles (dans le sens de la montée et aux toilettes en descendant). Ai wei wei est essentiellement photographe. La première salle est consacrée à des agrandissements de planches contacts noir et blanc de photos de Chine, puis de son séjour new yorkais (1983-1993). Ce qu’on appelait dans les années 70/80 des photos de constat. C’est à dire pas des photos remarquables sur le plan esthétique mais plutôt sur le plan de ce qu’elles racontent, de ce dont elles témoignent. Urs Stahel, le commissaire de l’expo du jeu de Paume, dit lui-même qu’il est un maniaque qui photographie quasiment chaque seconde  de sa vie. De fait il apparait beaucoup dans ses clichés, dans toutes sortes de situation et souvent en très gros plans puis-que c’est lui qui tient l’appareil. Le type veut témoigner frénétiquement du monde qui l’entoure et de lui dans le monde qui l’entoure. Il s’inscrit donc dans une démarche comportementale, une posture vis à vis de la société plutôt que dans une quête esthétique à l’instar des artistes des années 60/70 qui dénonçaient l’art bourgeois, les effets de salons. Il n’est pas là pour faire joli. On raconte qu’il a pris (ou fait prendre) à peu près 200.000 photos entre son séjour à NYC (1983 : 100.000) et 2005 (retour à Pékin en 93) et exploration de l’actualité urbanistique et sociale chinoise. Par ailleurs c’est à ma connaissance une des premières fois que son travail de bloggueur et de twitter (Twittart comme dirait Fischer) est revendiquée comme une pratique artistique en tant que telle et qui vient donc s’ajouter à : sculpteur, architecte, designer, plasticien,… ce qui en soi est assez rassurant. Ses twittposts sont d’ailleurs la part la plus impressionnante de son travail dans la mesure ou le type doit être un des rares (au monde) à parler de la question de l’art, du rôle de l’artiste et de la notion de liberté dans le monde contemporain et sur un support conçu pour rester superficiel, bref et fast.

Ceci étant dit. Ma principale motivation pour écrire ce petit billet est la suivante. Je veux absolument, et en toute modestie néanmoins, soulever une erreur sémantique grave et (profondément) regrettable : la question du « doigt d’honneur » (les chauffeurs routiers appellent ça un « doigt gras » ou même « un doigt ». Prdon pour la trivialité des propos qui suivent.

En effet Aï (nous l’appellerons Aï, c’est plus drôle et plus pratique à taper sur le clavier) s’est employé assez systématiquement à photographier sa main gauche avec le majeur relevé devant des monuments de tous les pays. Le doigt visite ainsi la place Tienanmen, la tour Eiffel, le Palais des Doges, le Duomo de Florence, la Maison blanche, la Sagrada Familia, le Parlement de Londres, la Tate Modern, etc… Le plus drôle c’est le titre « Etude de perspective ». Le catalogue explique qu’il est ici fait allusion au pouce que tend traditionnellement le peintre ou le dessinateur pour mesurer les proportions de ce qu’il va représenter sur sa toile ou sa planche. Quand au cartel qui légende la série de l’expo, elle mentionne qu’avec cette imagerie, l’artiste invite le spectateur à réfléchir sur la question du pouvoir  de l’art officiel sur les consciences. Or c’est là qu’est le malaise.

Petit rappel : tout ceux, et ils sont nombreux, qui pratiquent le geste érotique consistant à donner du plaisir avec son doigt, savent qu’il s’agit là d’un moyen efficace. Je ne rentre pas dans le détail des orifices érogènes ou proéminences se prêtant facilement à cette fin. C’est assez gênant comme ça d’en passer par là pour parler d’art … Reconnaitre ce point de détail érotique et réhabiliter le doigt bien mis dans sa vocation au plaisir partagé des sens contribue, je pense, à dénoncer un glissement sémantique fâcheux qui peut, certes, leurrer les automobilistes pressés ou les camionneurs lourdaux mais pas un artiste expert en nudité comme c’est le cas de notre ami Aï. Il faut absolument et urgemment rétablir l’idée selon laquelle un « doigt » n’est en rien une injure à qui que ce soit, ni même un problème mais au contraire un moyen facile d’accéder à une forme plutôt immédiate de jouissance. Il faudrait donc s’ôter de l’esprit qu’un « doigt d’honneur » est une injure ou une humiliation alors qu’il est fondamentalement une invitation au plaisir.

Autrement dit, et contrairement à ce qui est dit, les images d’Aï signifient « j’aime » (je « like » en langage facebookien) ou bien « je t’aime » ou bien encore plus trivialement « je te prends » donc « je vais te donner du plaisir ». Ce qui est une perspective assez réjouissante en soi et une invite plutôt bourrée de convivialité et d’intentions sensuelles. Soit dit en passant, il en va de même pour les automobilistes qui, pensant qu’ils s’injurient à force de doigt en l’air, s’invitent (sans le savoir) au délicieux plaisir de la pénétration digitale ou de l’attouchement vénusien. (l’automobile ne rend pas intelligent, sinon ça se saurait).

 

De fait, C’est bien de plaisir (voire même d’extase) qu’il s’agit lorsque je contemple le palais des Doges, la tour Eiffel, un paysage de Toscane ou Central Park, et même, soyons fous, la place Tienanmen et ses militaires en rang serrés qui s’y entrecroisent sous le regard si doux et la mine joviale de ce vieux Mao Ze Dong. Cette série d’image est donc fondamentalement crétine et relativement facile à faire. Pas grave, les artistes, même sous l’opression, surtout sous l’opression, ont le droit de se tromper.

Ce point sémantique étant résolu, il faut revenir sur la question de la nudité dans l’art puisque c’est une des données de l’imagerie d’Aï. Aï aime être nu, seul ou avec des amis. Il a raison c’est assez agréable. Pour commémorer le massacre de Tienanmen (89), il a pris une photo de sa femme soulevant sa robe et donnant à voir sa culotte sur la grande place de Pékin (40 fois grande que la Concorde si l’on en croit le Trivial Pursuit). C’est assez charmant comme image. En outre à chaque fois qu’il est donné l’occasion de voir les dessous d’une fille, faut pas se priver. Il y a longtemps qu’ici, dans notre société démocratique occidentale, la nudité n’est plus dérangeante (encore que). Elle tapisse nos murs, nos couloirs, nos écrans, nos journaux. Elle ne constitue plus une arme de contestation. Ici tout le monde montre sa culote, c’est même plutôt à la mode. De fait il n’y a que dans les sociétés totalitaires (athées ou religieuses) que la nudité puisse être assimilée à de la pornographie ou à de la provocation politique. Là le corps dans sa plus simple expression, le droit de l’homme (ou de la femme) à être nu(e), sont plus efficaces qu’une encre de Chine, un poème ou un graffiti. Les avant gardes sont toutes passées par le nu (Manet, Schiele, Picasso, Klein, Gina Pane, Burden, …). On peut le regretter. En effet devoir montrer sa zigounette ou demander à sa fiancée de soulever sa robe sur une place publique pour être sûr d’être vu, ça vous complique franchement l’existence même si ça vous fait accéder aux plus grands musées du monde. Heureusement ça n’est pas ce qu’il a fait de mieux.

Il y a autre chose qui me chiffonne ce sont ses dix ans passés à New York. Certes, il a du bien s’éclater mais j’en ai assez  de lire à longueur de catalogues qu’ils (les artistes remarquables) reviennent tous avec les mêmes souvenirs ; les chapi et chapo du XXème siècles, Duchamp (et son chiotte) et Warhol et ses paquets de lessive. Notre Aï n’a vu personne d’autre de remarquable dans les années 80? Dans les rues, les télés, les bars, les nouvelles galeries, les nouvelles musiques…? Rien, personne d’autre ? Et puis il a photographié les gens de la rue, les flics new yorkais réprimant un rassemblement (de quoi ?), lui à Time square (nous sommes tous des touristes), du William Klein en version chinoise et en moins bien. Une imagerie compulsive d’un type qui veut mettre le monde en boite. Nos magazines en sont pleins.

Oublions cela.

Là où Aï est vraiment fort et retrouve une dimension poétique unique c’est dans ses posts sur twitter ou sur son blog. En voici un exemple : « reject cynism, reject coopération, reject fear and reject tea drinking ( = subir un interrogatoire par la police politique dans le langage de la blogosphère), there is nothing to discuss. It’s the same old saying : don’t come looking for me again. I won’t cooperate. If you must come, bring your instruments of torture with you. »

Là c’est un homme, un seul homme, qui défie un Pouvoir, un Système, un Parti. C’est l’esthétique de la lettre ouverte lue, grâce au numérique, par le monde entier.

« How could we have degenerated to this ? Without individual voices or the free exchange of information, neither the people nor the prolétariat can exist, and there can be no common interest for humanity ; you cannot exist. Authentic sociétal transformation can never be achived in such a place because the first step in social transformation is to regain the power of freedom of speech. A society lacking freedom of speech is a dark, bottomless pit. When it’s this dark, everything begins to look Bright ». Ses photos de chantiers d’architecture ou de destructions de qurtiers ou de villes sont aussi extrêmement éloquentes et puissamment dérangeantes. Ce mec a quand même vachement de courage.

 

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L.O.V.E de Maurizio Cattelan

(sculpture implantée devant la bourse de Milan en 2011)

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15 février 2012

DE L’INCONVENIENT DE MOURIR

 

fev12_dieu_ciel_jaune

"Dieu? il est comme le sucre dans le lait chaud, il est partout mais on ne le voit pas".
Coluche

 

L’idée d’avoir à mourir un de ces jours m’est assez désagréable car on est prévenu ni de la date, ni de la cause, ni du lieu. J’ai beau me dire que la vie telle qu’elle est conçue est une farce, je n’arrive pas à en rire d’un rire franc et massif. Je ne vois pas l’intérêt de disparaitre compte tenu du fait que j’ai énormément de choses à faire, un emploi du temps surchargé, des projets plein mes cartons et des invitations à honorer en ville. Je ne peux donc pas me permettre de tout laisser en plan comme ça et je n’ai pas envie qu’on vienne fouiller dans mes affaires en mon absence.

A titre d’exemple mon œuvre picturale est encore embryonnaire, j’envisage d’écrire un roman, j’ai une biographie en cours et j’aimerais apprendre le piano afin d’improviser des jams dans les boîtes de jazz pour me faire des nouveaux amis et impressionner les filles. Sans compter que j’aimerais changer de métier tous les 10 ans à peu près pour éviter la routine (et pourquoi pas garçon de plage pour voir). Ce qui implique à chaque fois, une formation approfondie, une période d’adaptation, quelques années de rentabilité, la mise au point d’un réseau de relations lié à cette nouvelle profession, un déménagement éventuel et des démarches administratives conséquentes, etc.

Un des inconvénients majeurs de la condition humaine consiste à l’évidence à être dotés (doués ?) de cette conscience, celle de devoir mourir un jour. C’est là que le bat blesse, n’est-ce pas ? Nous sommes prévenus, mis en examen, au mieux, en liberté surveillée, de toutes façons sursitaires.

Heureuse la biche qui broute paisiblement l’herbe fraiche dans le bocage normand au petit matin lorsqu’à travers les lambeaux de brumes qui se déchirent silencieusement, le soleil darde, tel un éclairagiste de spectacle, ses premières gloires pour donner encore plus d’allure au petit matin (ambiance hamiltonienne volontairement cul-cul mais efficace). Heureux le héron cendré qui, pendant sa trempette de début de mat’, observe la biche d’un air niais et vaguement indifférent, les deux ayant en commun de sembler étrangers au fait que, sournoisement tapis dans les buissons d’aubépine, un renard envisage de faire de ces deux créatures à poils et à plumes un repas complet. Encore qu’à y regarder d’un peu près, on ne peut que constater que la biche a l’air d’être franchement stressée si l’on en juge au nombre de fois où elle relève nerveusement la tête guettant de droite et de gauche le moindre bruissement, le plus imperceptible mouvement dans le camaïeu de verts qui habille son environnement. La biche est stressée, certes, mais sait elle qu’elle va mourir pour autant ? Pas sûr, non. Le héron non plus. Et puis leur intérêt pour les renards est très relatif, voire inexistant, alors.  Ce que l’on peut éventuellement affirmer c’est que ces deux-là sentent que quelque chose de pas clair se trame, mais quoi ? Aucune idée. Ils ne mènent pas pour autant une étude socio-analytique sur le renard.
Toute hypocrisie mise à part, je dois avouer qu'évidemment je n'envie pas la condition du gnou qui est sous la menace du premier fauve lubrique errant dans la savane et aussi des crocodiles qui attendent sans se brosser dans l'eau saumâtre du gué  où devra passer le peuple gnou au rique de faire bouffer le cul et le reste sans esquisser la moindre contestation. J'associe donc d'autant plus volontiers le peuple gnou à ma requête du jour. Tandis que l’humain, équipé de son esprit frondeur et curieux, ne peut s’empêcher d’essayer de comprendre comment c’est fait, comment ça marche, comment c’est arrivé. Pire, ses tendances obsessionnelles compulsives le conduisent à faire l’inventaire de tout ce qui l’entoure. Alors il s’agite, il s’agite, il prend des notes, organise, classe, archive, recopie, répète, enregistre et tache d’élaborer quelques conclusions qui puissent être utile dans une perspective fantasmée d’éternité. Il pousse parfois le vice à théoriser sur tout ce qui bouge. Il a cette fâcheuse propension qui l’empêche souvent de dormir, à vouloir étudier une chose sous toutes ses coutures. Ainsi d’un ballon par exemple. Il en fabrique de tous les formats pour tous les usages : billes, balle de golf, de tennis, de pingpong, de baseball, de volley, de hand, de basket, de rugby, de polo, sur herbe, dans l’eau, en l’air, pour voler, avec un moteur, des ailes, du gaz, du vent, pour marcher dessus, en jonglant avec des quilles, en tenant une pile d’assiette au bout d’un bâton, en plaçant un éléphant dessus, en obligeant une otarie à tenir le ballon en équilibre sur son museau, etc… En même temps, il prend des notes, filme, photographie, raconte, rapporte, relate, analyse, théorise, affirme, émet des hypothèse…

L’humain s’occupe. Lui aussi sent qu’il y a un truc à trouver, une réponse, quelque chose d’intelligent qui le ferait dialoguer avec l’univers tout entier. Il s’angoisse, sombre dans l’alcool, la drogue, les jeux d’argent, la jalousie, voire les tics et les tocs. Pendant une vingtaine de siècle, Dieu fut une réponse assez pratique.

Contrairement à ce qui est dit, l’homme a créé Dieu à son image.

Non, vraiment tout cela est mal conçu. Mourir, quelle connerie ! Qui a conçu une telle ineptie ? Tu débarques dans les larmes et les cris, tu vas à l’école à reculons par angoisse des devoirs sur table de mathématiques, tu passes le bac avec l’aide de tes premiers lexomil, tu choisis une filière d’études qui n’a aucun rapport avec tes aspirations profondes et tes gouts musicaux puis tu te retrouves à faire un métier qui t’éloigne encore plus des plages de sables fins, des concerts de ton groupe préféré, des cabanes dans les arbres et de tes envies de boire des cafés en terrasse sur le boulevard Saint Germain en regardant les filles défiler à moitié nues. Tu bosses, tu pars en vacances dans les emboutts, tu prends des crédits pour payer tes crédits, tu essaies d’éviter les attentats suicide, et les crash d’avion, tu deviens fan du club de ton village parce que c’est ton village et puis tu te retrouves  après 60 ans avec des rhumatismes, du cholestérol et le souffle court à compter tes points de retraite et tes points de permis. Et tu vis toutes ces occupations avec l’angoisse de faire un AVC ou un infarctus ou de déraper sur ton savon de Marseille qui te trahirait à ta descente de bain.

Qui peut avoir conçu une telle farce ?

Tout ça pour ça ? Se retrouver dispatché, rien, poussière et cendre ? Au mieux un nom sur une plaque de rue ou une ligne dans un dictionnaire ? Ridicule.

Tu es là, tout se passe bien, les filles sont belles, il y en a même une qui te dit qu’elle t’aime, l’été la chaleur fait office de vêtement, les jeux sont de plus en plus interactifs, les billets low-cost te permettent d’aller courir nu sur une plage de sable blanc à moindre frais et il faudrait que ça s’arrête ?! Naze, j’te dis. N’importe quoi ! Qui a fait ça ? Des noms, je veux des noms ! Dieu, c’est Dieu ? C’est lui ? Il est où? Appelez-moi le gérant!

Si c’est Dieu qui a conçu ce système de vie et de mort, eh bien moi je dis « c’est nul, super mal gaulé le truc, très mal pensé depuis le début, mal foutu quoi, voire même assez antidémocratique, un travail bâclé, exécuté à la va vite qui témoigne d’un esprit d’approximation et d’un tempérament emporté, brouillon ». Pas brillant Dieu sous ses airs de vieux sage barbu immaculé se confondant avec la blancheur virginale d’un brave cumulo-nimbus entre deux livraisons d’eau potable.

On est là, y’a une bonne ambiance, je commence à trouver mon style et à comprendre quelques chose à la musique sérielle, mon PEL va arriver à échéance et il faudrait que ça s’arrête ? Mais tu rigoles Dieu !

Je pense que la mort qui nous sépare de ceux que l’on aime est une assez mauvaise idée tant pour ceux qui disparaissent que pour ceux qui restent encore un peu.  Dieu a merdé à deux ou trois exceptions près (l’invention du chocolat, les Beatles, un bon Bordeaux, les jolies filles, la vision des biches dans le sous bois, les macarons Pierre Hermé, …). Pour le reste, c’est pas brillant Dieu. Il aurait même un petit côté charlatan.

Je pense qu’au lieu de mourir, on aurait pu faire en sorte que les êtres qui ont fini leur séjour sur terre soient envoyés ailleurs dans l’univers (pas dispatché façon puzzle hein, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit). Ce dernier étant assez grand pour cela, on aurait pu caser tout le monde (animaux et êtres humains) toutes époques confondues en faisant en sorte que le type qui vient de quitter sa vie terrestre soit frappé d’amnésie (à l’aide d’un petite lampe flash comme dans Men in Black) et ainsi capable de recommencer autre chose ailleurs sans que sa famille ou ses collègues de travail ne lui manquent. Le charme aurait été que tu eus pu te retrouver dans une nouvelle vie hybridée par des êtres venus d’âges différents ; exemple ; un Louis XIV avec des dinosaures dans les champs et des groupes de mariachis sur les places de marché. Toute nostalgie eut ainsi été impossible ce qui évite d’entrée un certain nombre de souffrances inutiles, de nuits blanches vaines et de frais inutiles chez un psy fumeur de gitanes.

Nous aurions pu même être prévenus d’entrée que le grand départ est obligatoire. Nous aurions même pu avoir le choix dans la date (…). Les adieux auraient peut-être été un peu pénibles mais somme toute bon enfant car annonciateurs d’une nouvelle vie, d’un rajeunissement et d’expériences nouvelles. De la même façon le corps aurait été conçu d’une façon beaucoup moins complexe. On aurait évité, bien entendu, toutes les fonctions sordides.

Au lieu de cela, on ne peut que constater la perversité des intentions de Dieu, son autoritarisme pathologique, ses intentions brouillonnes (gestion des cadavres, recours systématique à la guerre dans les sociétés humaines…), son humour cynique et discutable. L’humour céleste consistant à nous enlever des êtres qui nous sont chers me parait plus que douteux, voire grossier. S’agit il d’un serial killer ? Faut-il obligatoirement employer la terreur pour garantir ses chances d’être adoré ? Autant de questions qu’il convient de se poser avec courage.

Tout cela est très mal conçu. Raison de plus pour ne pas croire au vieux barbu sénile.

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31 octobre 2011

Ch'ui où? Ch'fais quoi?

homme_portable

 

J’avais entendu parlé de lui dans les rayons des librairies, dans l’émission de Finkielkraut, dans certains emportements outranciers d’Elisabeth Levy dont je me demandais où elle pouvait avoir attrapé une telle propension à l’agacement, voire à l’emportement et enfin chez Lucchini lorsqu’il lui consacra un spectacle de lecture à l’hiver 2010/211. Philippe Muray, lui-même. Depuis Baudrillard (le Baudrillard des années 80) je restais sur ma fin au rayon des penseurs extralucides, des types capables d’y voir clair au travers des rotondités du miroir déformant de la société actuelle et d’avoir le courage de dénoncer TOUT (ou quasiment ou à tout le moins de dénoncer les dénonceurs cf. « Jaccuse ».2002) s’il en ressent l’urgence au prix d’une grande solitude voire d’un mépris généralisé. Je cherchais un héritier de l’auteur des « cool memories », un Cioran moderne, un jongleur de concepts, un type qui sache encore dire merde avec de la classe, du verbe large, de la folie crottée de terre sous la semelle. Philippe Muray est de ceux là. Il est de ceux en tous cas qui acceptent (assument ?) l’idée que l’univers n’a pas de sens.

« Qu’est ce que c’est que ce merdier ? » s’exclame t’il du fond de son bureau. A le lire avec un peu d’insistance, je constate qu’il n’est pas seulement un agacé (agacez-vous !) mais un type, c’est vrai, assez réactionnaire, contre à peu près tous les effets récents de la modernité, voire contre ce qui fait la contemporanéité, l’innovation, le changement, l’évolution des mœurs ou les dimensions populaires de la culture. Je dois dire que c’est ce qui fait son charme au loustic malgré la violence de certains de ses propos.

Il est habité par une sorte de dégout du vulgaire assez bien incarné, il est  vrai, par l’image de l’individu actuel qu’il décrit comme un type auto satisfait de son petit bonheur matérialiste déambulant en bermuda et en tong dans des centre commerciaux. Il faut bien reconnaitre qu’il n’a pas tout à fait tort. On pourrait ajouter à ce portrait type de l’homme (post)moderne quelques détails croustillants auxquels il n’a peut-être pas pensé ; cet homme moderne a la boule à zéro (par gout pour l’esthétique concentrationnaire et aussi pour dissuader son voisin de l’embêter, surpopulation urbaine oblige), il mâchonne un chewing gum, il arbore une marque connue imprimée sur son t-shirt, il porte un petit sac à dos fluorescent multi poches, ses bras ou l’un de ses deux mollets sont tatoués de motifs maoris noirs très en vogue dans les milieux violents et qui, là aussi, ramènent le quidam de macadam à une sorte de pseudo primitivisme kitch et indélébile qui ne fait qu’ajouter à la dimension débile de l’ensemble. L’attribut majeur de l’individu moderne  auquel Muray n’avait pas pensé, c’est le téléphone portable. Il n’y avait pas pensé parce qu’à quelques années près, sa mort prématurée l’a privé d’assister au spectacle cacophonique de l’homme moderne connecté avec le monde entier. Il en aurait probablement fait un chapitre de «Moderne contre moderne » non sans se laisser emporter par l’agacement agressif qui le caractérisait.

Je me souviens de la première fois que j’ai vu des téléphones portables. C’était en 1995 à Bahrain où je faisais un freelance dans une agence de réclame. Dans les larges allées de marbre et de verre des business centers de Manama, je croisais, éberlué, des hommes d’affaires en djellabah coiffés d’un « torchon et d’une courroie de ventilateur » comme disait Dan mon acolyte dépressif. Tous ces types tenaient à la main des petits téléphones qu’ils accrochaient à leur poche de djellabahs après avoir fini leurs conversations. Peu de temps après, ces téléphones de voyage (comme il y a des cendriers de voyage) sont apparus en occident puis se sont répandus dans toutes les couches de la population. Au début, nous avions tous l’air d’hommes d’affaire avec ces engins en main. Nous donnions l’impression de traiter des dossiers qui ne pouvaient pas attendre. Ca sentait déjà le ridicule, l’accélération du temps. Le premier intérêt que j’y vis, assez dérisoire j’en conviens, fut que l’on pouvait appeler un ami pour lui demander le code de son immeuble au moment d’arriver chez lui. Fini les cabines téléphoniques parisiennes « hors services » ou baignées dans l’odeur d’urine. La sensation de téléphoner en marchant ou en conduisant était géniale, auto-bluffante, quoi. Il y avait un côté pratique indéniable. Comme toutes les inventions pertinentes (un bon vaccin, un épluche légume, un stylo 4 couleurs, des post-it, …) très vite tout le monde en veut, ça se démocratise et c’est comme ça que nous devenons tous des hommes d’affaires qui ont des problèmes urgents à régler, des décisions hyper complexes à prendre, des messages qui ne peuvent pas attendre, des confidences d’une priorité absolue.

Le monde est maintenant recouvert de gens qui ont quelque chose à dire de très important à quelqu’un qui n’est pas là.

Et c’est ainsi que dans les transports en commun, qui offrent bon nombre d’occasions quotidiennes d’apprécier l’humanité sous toutes ses formes,  on entend désormais des pans de conversations entiers qui, en des temps pas si reculés, n’auraient concernés personne d’autres que la personne et son interlocuteur dans un dialogue privé, discret, voire pudique. Au lieu de cela chacun y va aujourd’hui de son déballage au milieu de la foule interlope des grandes cités, vociférant des complaintes professionnelles, mettant au point des rendez-vous, déblatérant sur un chefaillon comme s’il se trouvait dans sa salle de bain ou dans le couloir de son placard-cuisine.

Au début des années 2000, des études avaient tenté d’analyser l’usage qui était fait de la petite boite magique qui parle. Elles démontraient notamment que la phrase la plus prononcée dans les conversations était ; « T’es où, tu fais quoi ? ». En réalité il s’agissait de la phrase qui commençait la majorité de nos conversations téléphoniques. Il y a pire encore car l’individu post-moderne vivant en démocratie libérale n’a pas de limite dans l’impudeur et s’estime toujours dans son bon droit. Le pire c’est ce besoin, né de l’utilisation d’un autre besoin  (l’utilisation du téléphone portatif … ), de dire ce que l’on est entrain de faire. Ainsi outre les conversations intempestives les plus triviales, il est spécialement amusant (et en même temps prodigieusement agaçant) d’entendre les gens dire ce qu’ils font à des moments cruciaux de leur existence. On peut donc entendre des choses aussi édifiantes que « je sors du bus », « je rentre dans le métro », « je sors du supermarché », « je suis dans la rue »,  … et j’en passe et des meilleures, non ?

Il est assez consternant d’observer dans un wagon de métro le nombre impressionnant de personnes entrain de se tripoter le portable. Je ne parle pas de la mode qui consiste à écouter de la musique au casque à n’importe quel moment de la journée et ceci malgré le vacarme assourdissant du métro qui n’a pas été franchement conçu pour les mélomanes. Un de mes amis prétendait « qu’il n’est de pire sourd que celui qui écoute du Vivaldi en mangeant une biscotte ». On peut appliquer cette maxime à l’univers souterrain des métros de déportés de la nouvelle économie mondiale. De la même façon, il est déprimant de constater que les journaux d’opinions ont quasiment totalement disparu de l’espace public au profit de journaux gratuits remplis de nouvelles brèves rédigées par des publicitaires anonymes et sur lesquels nos tripoteurs de portables se ruent à l’entrée des bouches de métro. Nous assistons en direct depuis deux ou trois ans à la disparition de L’Humanité, Libération, Le Monde et autres hebdos qui travaillaient à l’information critique des masses (même plus laborieuses). Les masses elles-mêmes se sont fondues dans la masse. Aujourd’hui quand on sort du métro on tire son portable de la poche comme on tirait son paquet de clopes pour s’en tirer une. Le dernier sms fait l’effet de la première bouffée. « Ouf, j’ai un message » expire le citadin avant de répondre avec deux doigts «  je sors du métro ». Ce qui m’invite à penser qu’un jour le législateur procèdera avec le téléphone comme avec la cigarette. De la même façon qu’il y a des zones non fumeurs, il y aura des zones « sans téléphones » (interdit de se tripoter la puce). Sous peine d’amende évidemment. Alors nous pourrons nous reparler, lire des phrases longues (livres), des articles engagés (presse libre), et écouter notre « voix du dedans » comme disait Léo Ferré.

L’autre jour dans l’avion, la chef de cabine avait fait une annonce juste après l’atterrissage demandant aux passagers de ne pas rallumer leurs portables avant d’avoir pénétré dans l’aérogare. Aussitôt que l’avion eut marqué son arrêt définitif et plusieurs minutes avant que nous ne puissions descendre de l’appareil, la quasi totalité des gens rallumait la boite à blabla pour informer un absent de cette nouvelle urgentissime « je viens d’arriver ».

L’adolescent de 13 ans qui vit avec nous est comme tous les enfants, il prend le monde là où il en est. Le téléphone portable est donc un appendice naturel de sa vie sociale. Depuis qu’il a son propre blackberry, il ne le lâche plus et se trouve en conversation permanente avec ses copains. Ils ont des choses urgentes à se dire toute la journée. Il n’est donc pas rare d’avoir en face de nous un adolescent qui se tient tête baissée, les yeux rivés sur le dernier email, le dernier post sur facebook, le dernier twitt, et qui, en même temps, écoute ce qu’on lui dit et procède par petites réponses brèves et insincères du genre « oui ok ». Quand il marche dans les rues, son portable virevolte entre la poche arrière de son jean’s et ses mains. Sa maman prédisait que, peut-être, le portable allait remplacer la cigarette… dans la série des maniaqueries nerveuses et systématiques. A mon avis on va plutôt assister à un cumul des compulsions histoire de bien préparer le XXIème siècle. Je sors du métro, j’allume une clope, j’appelle quelqu’un pour lui dire que « je sors du métro ».

Voici donc la nouvelle posture de l’Homme Moderne : une silhouette mal attifée, un bras replié, un coude en avant, une main collée à l’oreille, l’autre dans la poche. Nous sommes loin du nombre d’or de Leonard de Vinci dressant la figure droite et bien proportionnée de l’homme nu, cheveux longs et abondants, bras le long du corps ou ouverts pour embrasser le monde, pieds joints ou légèrement écartés pour s’inscrire dans les deux figures fondatrices de l’univers, le cercle de l’harmonie et le carré de la construction.

Des recherches récentes révèlent que la notion de vie privée va disparaître dans les années à venir non seulement à cause des ingérences possibles du système dans nos vies privées par les voies du marketing et du numérique mais aussi parce que, muni de l’équipement minimum nécessaire, chacun éprouve le besoin de raconter, montrer, exhiber sa vie, dire son avis, dire où il est, d’où il vient, où il va, s’il aime, s’il n’aime pas… On dit « liker », je like, je ne like plus, tu likes, il like, nou likons,…faire un like. Likez vous les uns les autres! La trivialité bat son plein. Je suis un sauvage social.

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23 septembre 2011

Le marché paysan de Montredon

anesOn est bien là.

Mes séjours récents dans l’Aveyron m’ont fait renouer avec un lieu qui a marqué ma jeunesse politique, le causse (et la cause) du Larzac (voir album photos colonne de gauche en bas). Tout le monde se souvient de la lutte ô combien populaire et finalement emblématique que celle de cette poignée de paysans qui avaient refusé l’extension du camp militaire décidé par le ministre de l’intérieur de l’époque, Michel Debré. Contre vents et marées ces éleveurs de brebis implantés sur une des terres les plus ingrates qui soit dans cette région (l’Aveyron est un des départements les moins peuplés de France) — dont l’économie est pour l’essentiel basée sur la production de fromage de Roquefort— avaient pris leur destin en main à force de réflexion sur eux-mêmes, sur la condition paysanne, sur le pouvoir centralisé français et sur l’ignorance de la cause paysanne dans l’opinion publique. A grand renfort d’actions symboliques et pacifistes, réussissant par ailleurs à canaliser les tentations de lutte violente des milieux d’extrême gauche (les gauchistes chevelus de l’époque), maoïstes souvent, qui ne demandaient qu’à récupérer cette lutte pour généraliser l’humeur révolutionnaire du moment, ces agriculteurs étaient d’une certaine façon les précurseurs de la prise de conscience écologiste en France et l’esquisse du mouvement altermondialiste qui aujourd’hui prône le retour à une sorte de sagesse économique et au refus de la course effrénée et porteuse d’injustice sociale qu’est le capitalisme sauvage (pléonasme ?) actuel.

Des marches non violentes de plusieurs centaines de milliers de personnes venues de toute la France et d’autres pays européens ont eu lieu sur le terrain militaire en 71, 81, 2003. Quand à moi j’ai participé à cette marche joyeuse et simple en 1977. Je me souviens des restes d’obus plantés dans le sol à mesure que nous progressions et aussi de la bonne humeur générale. Le rassemblement était une sorte de Woodstock rural où les concerts alternaient avec les débats politiques. Toute le monde en quête de nouveaux modes de vie s’y croisait ; des anars cracras, des gauchistes psychorigides, des socialistes de terrain, des militants du jeune PSU, des maoïstes en quête d’agitation, des soldats de la Gauche Prolétarienne, des prêtres ouvriers militant de la théologie de la Libération inspirés par le font populaire chilien, des étudiants, des jeunes fraichement sortis du service militaire et cherchant à prendre leur revanche sur l’année d’ennui qu’on leurs avait imposé, des belles petites militantes utopistes, des écologistes, des végétariens… plein de gens nouveaux débordant d’énergie renouvelable, quoi. Montredon est un de ces sublimes villages en lauze balayé par le vent en hiver et écrasé par un soleil de plomb en été. Les maisons sont dissimulées par quelques arbres bien plantés, bordées de restanques aux nuances infinies de gris altérées pas des empreintes de mousse sèche alvéolées de jaune. Les quatre rues qui traversent le hameau sont en terre confortées par des pierres qui viennent combler les ornières fabriquées par l’hiver. Chaque été on y organise un marché paysan qui a lieu tous les mardi soirs. Des parkings sont aménagés dans les champs voisins. On y trouve des petis stands de producteurs locaux ; des vendeurs de fromages de chèvre évidemment, de fruits, d’huiles locales, de pâtisseries aux fruits secs, de vins, d’alcool de noix ou de châtaigne, de savons à l’huile, d’aligot savoureux, de crêpes maison, de saucissons et même de pâtisseries orientales. Je n’oublie pas la librairie « la brebis qui lit » où l’on peut trouver l’essentiel de la littérature altermondialiste de Pierre Rabhi à Pierre-Marie Terral en passant par José Bové qui a sa maison ici (si tu es chanceux c'est lui qui te cuira ta sauccisse au barbecue), sans compter des affiches pour les collectionneurs d’agit prop. On a l’impression d’acheter des vrais choses. Comment dire? Vous verrez sur les photos de l’album que j’ai créé sur ce blog. On y croise de tout, du bobo désargenté comme Virginie et moi, du jeune couple avec petits bébés multicolores, du producteur local entre deux réunions syndicales de Via Campesina, du jeune baba avec dreadlocks blondes façon druide, du hippie d'âge mûr en basket fluo, des familles complètes multigénérationnelles, … C’est simple, on mange, on boit, c’est calme, les enfants courent partout dans les couleurs, chacun veille à jeter ses déchets là où il faut. Les vieilles pierres appareillées à la main plantées parfois de balconnets en bois tortueux nous regardent bambocher dans nos murmures joyeux. Le soir il y a un spectacle ou un concert. L’herbe épaisse nous sert d’édredon. Le grand spot universel assure le light show. C’est extrêmement simple. Ça fait du bien. D’année en année, le nombre d’exposants ne s’accroit pas et le public à peine plus. C’est à la fois rassurant pour la tranquillité mais ça veut dire aussi que c’est pas gagné d’attirer ceux qui se sentiront de sauver la planète et la vie ensemble en faisant pousser des légumes. « Le bœuf est lent mais la terre est patiente. »

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24 août 2011

C’EST LA CRISE

laitdamande_fruitrouge

C’est la crise. Vous avez remarqué ? Depuis 1972 c’est la crise. La crise du pétrole d’abord qui a commencé le jour où les petits princes du golfe persique ont réalisé qu’ils nous tenaient les bourses et qu’ils pouvaient serrer autant qu’ils voulaient jusqu’à plus soif. Cette crise là qui valut aux communicants politiques le slogan « en France on n’a pas de pétrole mais on a des idées » a entrainé d’autres crises qui sont dorénavant notre état permanent.  « Oh la crise hé ! » est alors devenu une expression à la mode dans la jeunesse de l’époque. Tout n’était que « crise de rire ». « Ah la crise » était la marque d’une excitation très communicative, jubilatoire presque. « Ouah la crise hé ! » vous vous souvenez le ton éraillé sur lequel Coluche déclamait cette expression ? « On se fend la gueule ! » ajoutait-il.

La crise est donc partout enfantant chaque jour aux infos plein de petites crises ; crise du logement, crise d’identités, crise dans les hôpitaux, crise du monde salarié, crise dans les transports, crise du prix du lait, crise de la jeunesse, crise de l’art, crise du religieux et cotéra et cotera…

Dans le début des années 90, nous dinions dans un restaurant chic du XVIIème arrondissement de Paris (Apicius pour ne pas le nommer) avec ma cousine,  son mari expert et un couple d’amis à eux, des galeristes Art-Déco bien implantés rue de Seine. Soit dit en passant et pendant que j’y pense, j’y avais dégusté un des meilleurs soufflés au chocolat de ma vie. Or donc, la conversation traitait de tout et de rien et j’éprouvais les pires difficultés à m’y introduire. Mes quatre convives échangeaient des avis sur leurs derniers diners parisiens et comment il fut organisé, et ce que l’on y servit et comment ce fut servi, et le laisser aller du service et cette façon de vouloir faire comme chez chose. Puis la conversation glissait sur un meuble de Jean Michel Frank marquetté en écaille de tortue qui venait de « partir » pour 3millions de francs à Drouot ou ce bureau de Ruhlmann, ou encore cette lampe de Chareau « tout à fait exceptionnelle ». Après quelques énumérations de chiffres et des citations choisies montait une pincée d’inquiétudes sur l’évolution des lois du marché de l’art et l’ouverture prochaine des salles de ventes françaises aux anglais. Les séquences de conversations étaient, comme il se doit, ponctuées de commentaires savants et assurés à propos de ce que nous dînions ; la légèreté de cette mousseline accompagnant hardiment ce homard, le goût en seconde bouche de cette pincée de cannelle montant derrière les baies à croquer en même temps que ce tournedos, la tendreté de cette viande probablement argentine, l’idée merveilleuse de surmonter le tout avec une gousse entière… La crise s’immisçait subrepticement dans la conversation, par petites bouchées hésitantes juste à l’instant précis où la fourchette arrive à la bouche et est censée abandonner la précieuse denrée sur l’insatiable muqueuse. Parfois c’est un verre à pied éclairé d’un Montrachet de trente ans que l’on reposait plus vite que prévu avant d’essuyer les lèvres avec une serviette épaisse ramassée entre les doigts d’une seule main. Toute cette brusquerie imperceptible était due à la crise et ses innombrables effets secondaires jusque sur les nappes des restaurants chics. Je m’absentais discrètement en mon for intérieur mimant cependant quelques expressions concernées à mes intarissables convives et tachant de ne pas m’exclure complètement de propos si avertis. Néanmoins, était-ce du à mon jeune âge (comparé à mes amis), mon absence ne pouvait laisser indéfiniment indifférents les amis de ma cousine (qui secrètement sentait mon malaise), Irina et Bob. Irina était grande, sous sa tignasse bouclée pointait un nez crochu surmonté de deux yeux cerclés de noir qui exagéraient le physique de sorcière dont la nature l’avait affublé dès sa naissance. Ses multiples bracelets la rendaient bruyante et sa voix érayée n’autorisait pas de penser que cette femme puisse être gentille. Elle aurait pu aussi bien tirer les cartes ou scruter une boule de verre au fond d’une caravane pour des célibataires désespérés du boulevard des Batignolles mais le destin en avait fait une marchande d’objets des années 30 les plus coriaces de la place de Paris. Bob était encore plus grand et sa mine était celle d’un marin avachi. Il aurait très bien pu porter une casquette de capitaine de chalutier breton sur ses cheveux blonds-blancs encore abondants et l’on sentait que sa position sociale l’autorisait à ne plus porter de cravate y compris dans des situations où le protocole aurait exigé d’être stricte. De sa voix de basse se dégageait une certaine drôlerie. Dès le plateau de fromage enlevé, il extirpa de la pochette de sa veste un cigare qui, lui aussi, en disait long sur son poids financier. Le geste était sûr et l’impatience manifeste. A la première bouffée il se pencha vers moi. Non pas que je fusse de petite taille mais, à côté de gens aussi puissants et savants, j’avais forcément l’air d’une petite chose désuète échouée là par miséricorde. Il eut l’extrême élégance de s’adresser à moi comme à l’un des siens :

« Et vous, la crise vous la ressentez dans votre activité ? »

C’est le privilège des taiseux que de susciter à un moment ou à un autre l’intérêt des plus pédants, des plus narcissiques. Je percevais quand même une vraie sincérité dans sa question et l’envie d’une réponse non moins vraie. Je prie ma mine la plus étonnée :

« La crise ? Non Pas du tout, non. Pas de crise, non… »

La réaction ne se fit pas attendre. Deuxième bouffée, vite expédiée au dessus des fonds de Montrachet.

« Pas de crise ? Mais comment faites-vous ? Et que faites vous pour y échapper ? »

Son intérêt était là, tout entier cette fois-ci, à ma merci en quelques sortes.

« Bien, c’est assez simple au fond, vous savez. Moi j’ai toujours vécu dans le besoin, la privation, vous voyez, alors la crise pour moi ça n’existe pas. Mon père m’a toujours répété que nous n’avions « pas les moyens ». Ca ne va pas plus mal qu’avant. Je ne vois pas la différence, en fait. Je ne sais pas trop de quoi parlent les médias à ce propos. Moi, ce sont les mêmes haricots que je compte. Je pense que la crise est un concept inventé par les riches pour faire patienter les pauvres. Je n’y vois pas tellement d’autres fonctions, à vrai dire. »

Bob, le grand Bob qui sentait bon le tabac froid, tourna la tête vers l'expert, s’enquerra de l’addition tout en commandant une poire et trouva à mon endroit une phrase pour conclure notre échange :

« Eh bien, vous avez bien de la chance mon vieux ! »

 J’ai un ami qui a passé une vingtaine d’années dans la banque. Il a trainé dans les back office des trading places et dirigé des places financières pour des banques d’affaires  importantes à Hong Kong ou à Londres.

Depuis trois mois mon ami financier ne cesse de me répéter que la crise monétaire qui s’annonce est vraiment grave et que les américains sont sur le point de mettre la clef sous le paillasson, que demain la baguette peut couter 10 euros et les gens se précipiter dans les magasins faire des razzias de bouteille de flotte. Il est vraiment sérieux Ca n’est pas un hurluberlu.

La crise, la vrai quo!

The day after mais dans la vie de tous les jours.

Le bug majeur du capitalisme. Here we go!

Pourtant tout est calme, l’autoroute des vacances est recouverte de voitures neuves et la jeunesse de France s’achète ses petites drogues illimitées (scooters, cigarettes, téléphones portables, hasch, mojitos,…) avec son argent de poche pour aller faire la fête dans les boites de nuit.

On s’inquiète de savoir s’il va faire beau demain.

Les moteurs tournent même à l’arrêt. Le Co2 va bon train.

 « Crisis ? What Crisis ? » Vous vous souvenez de la pochette de ce disque de Supertramp ?

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26 mai 2011

T'ES OÙ ? TU FAIS QUOI ?

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J’ai toujours aimé les dictons, ces espèces de sentences venues du fond des âges et dont le bon sens apparaît souvent imparable, ces règles de vie prosaïques prononcées incidemment par un(e) ancien(e), un griot africain ou un paysan du Larzac. J’en ai adopté certains comme devises. Il y a quelques années, je discutais avec le père d’un ami, agriculteur de son état dans le Lot et Garonne. Il venait de labourer quelques hectares et nous décrivait les danses nuptiales de grues venues séjourner là en pleine migration. Au milieu de la conversation Je lui cite cette phrase de Baudelaire : « Je respecte trois métiers, le moine, le soldat, le poète . Aux autres, je laisse les professions ». J’aime bien le radicalisme de cette conception de l’homme. Je pensais que Baudelaire avait fait le tour de la question lorsque le père de mon ami me fait remarquer que le poète maudit avait oublié dans sa liste le paysan, celui qui dessine le pays, qui le travaille, qui en sort la nourriture (pour les trois autres éventuellement), celui qui architecture le paysage. Je me dis que le paysan venait de remettre le poète en place. Le bon sens des gens de la terre n’est pas un mythe, ni une kitcherie inventée par des citadins condescendants, c’est une culture, une version dépouillée de la philosophie, fruste mais observée saison après saison en dehors de toute littérature.

Il y a une maxime qui m’est devenue familière : « là où elle est attachée, la chèvre broute ».

Bien sûr on peut regretter que la chèvre en question soit attachée. Cela suppose qu’elle n’est pas libre, qu’elle est surveillée par quelqu’un, un humain bien sûr. Elle est donc socialisée mais libre de brouter, paradoxe conséquent. Il en va ainsi de nous, de fait. De plus en plus j’adore la dimension locale des choses, un 14 juillet sur une place de village, un vide-grenier, l’organisation d’un symposium de land-art quelque part au fin fond du Québec, un curé qui collectionne les reliques préhistoriques dans le cul de four d’une église romane, une collection privée transformée en musée local d’art et d’histoire. J’ai vu plein de ces exemples en Puisaye où j’ai vécu une dizaine d’années.  Nous sommes nos propres médias. Ainsi mon ami Xavier Lauprêtre qui est installé au pays de Colette depuis une dizaine d’années a le profil du gars qui tisse une mythologie personnelle qui fera de lui, à n’en pas douter, ce que l’on appelle une figure du coin. Il a d’abord fait le journaliste, sillonnant tout le département de l’Yonne pour interviewer les uns et les autres. Ensuite il a fondé le journal « Caractères » sur le pays de Puisaye-Forterre, s’inscrivant encore plus dans le détail de la culture locale. Puis il a créé sa maison d’édition. Il publie des livres, romans, essais, scénarios. Il est aussi photographe.  Les modèles féminins se ruent dans sa maison de Tannerre et prennent la lumière diaphane de Puisaye qui est en quelque sorte son studio à ciel ouvert. En outre, il tient un blog, publie des billets, s’intéresse aux autres, déniche de temps en temps un groupe de rock pas comme les autres, etc… Il vient de publier " les chroniques de Xin Tseu: la tour sarrazine"

John&Betty sont un couple de chanteurs parisiens qui écument les bars pour jouer leur répertoire dès que le soir tombe. Ils composent dans leur cuisine « in the kitchen prod » et chantent en anglais selon la bonne vieille méthode des livres illustrés de leur enfance où Brian ne revenait jamais de la bathroom (il devait jouer avec le robinet). Ils ont sorti un disque et on les trouve sur deezer. Leurs chansons tiennent vraiment la route, au point que nous avons fait un clip ensembles. John, le guitariste, a été élevé au sein des Beatles et refusent de faire plus de trois accords par chanson et quand Betty chante, on est transporté au fin fond de la Caroline du nord dans quelque pubs où se lamentent des réveils bluesy.

Quand j’étais en Puisaye, nous avions créé une galerie d’art. Après avoir fait un brin de storming pour trouver un nom, nous avons opté pour « les voisins ». Moi j’aurais voulu « la chine populaire » histoire d’être bien décalé mais il fallait trancher et favoriser la création d’un peu de lien social. Nous revendions des objets que nous chinions et nous organisions des expos-happening avec des artistes qui avaient fuit les villes. On prêchait dans le désert poyaudin. Au bout d’un moment, nous avons créé un groupe d’artistes qui s’appelaient « les Biodégradés ». On exposait dans des galeries, des châteaux, des abbayes cisterciennes. Une fois le vernissage passé, y’avait personne pour visiter l’expo. C’était extraordinaire ! Ça renforçait mon immense jubilation à l’idée que j’étais loin du monde et que la beauté c’est quand ça ne sert à rien. Nous pouvions donc crier encore plus fort dans ce désert de sous bois et continuer de brouter seuls notre ivraie.

Mon amie Marina D. a créé l’association Sous la Lune, seule dans son appart alors qu’elle venait de parrainer (marrainer ?) un enfant défavorisé auquel elle voulait pouvoir offrir des vacances originales. Depuis elle met au point des voyages écologiques dans le Gers et au Maroc pendant lesquels les enfants s’initient au respect de l’environnement.

Sans compter les Horrowatz de mon ami Bog, le cuisinier de la table d'Arménie, qui organise des grandes parties cullinaires sous la vigne vierge de sa maison de Bagneux.  De la cuisine locale en quelques sortes. (voir l'album sur ce blog).

Je me souviens que lorsque Shengen est devenu un accord transfrontalier (un de nos rêves d’enfance), à l’heure où nous devenions de plus en plus européens, les identités régionales se sont curieusement exacerbées, comme si la Catalogne, la Saxe, le Sussex ou la Toscane pouvaient tout d’un coup exister en tant que tels et respirer un air fabriqué sur place. J’aimais bien cette idée. J’aime bien aussi que cela constitue la contreforme de la mondialisation. Le monde nous dépasse, la seule échelle que je comprenne à peu près, c’est l’échelle humaine, celle du village local, pas forcément celui de Mac Luhan (que je ne renie pas pour autant). Je fais ce que je suis. Le rappeur Joey Starr a cette façon de le dire « je fais ce que j’ai ». Mon père disait « on fait avec c’qu’on a » et il ajoutait souvent « pour un p’tit pays comme ici, ça ira ».

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24 mai 2011

LE MEILLEUR TIREUR A L'OUEST DU PECOS

pomme_alouest_du_pecos

Ah l’Amérique ! Les grands espaces, la conquête de l’ouest, les cowboys, les buildings géants, les grands lacs, la musique noire post esclavagiste,  les highways, les voitures automatiques, les stars, l’invention permanente, le rêve américain où tout est possible ! L’Amérique du cinéma, des grands acteurs, des héros à cheval jouant du gun à bride abattue, des supers flics qui s’élancent dans des courses poursuites sans même avoir fini leur pizza pepperoni ! Je me souviens que la première fois que j’ai débarqué à New York, j’avais vraiment l’impression d’être rentré dans le film. Vous aussi, non ?
L’Amérique c’est le de Niro de Taxi driver déambulant dans des arrières cour cracra où suintent des relents de mauvaises cuisines exotiques. L’Amérique c’est le Clint Eastwood de l’inspecteur Harry derrière des Rayban chromées, c’est les sales gueules aux voix couvertes du Parrain, c’est les longs plans séquences des scènes de commissariat où des types à la mine soucieuse débitent des raisonnements rapides à des assistants ambitieux tout en buvant des cafés au goût de pisse de rat et en demandant à la secrétaire dévouée qui se trouve là le dossier de l’affaire Miller. L’Amérique c’est les crissements de pneus sur des chaussées mouillées de dizaines de voitures aux rayures bleues et blanches bardées de gyrophares clignotant comme des lights shows de concert rock. L’Amérique c’est les pubs géantes de Time Square ou de Blade Runner, les plaques d’égouts fumantes des rues de New York, les coups de klaxons brefs des limousines jaunes qui chaloupent sur les bosses des carrefours, conduites par des chauffeurs du monde entier aux dialectes mélangés. L’Amérique, c’est une course poursuite en mustang, c’est un homeless qui remonte son caddy rempli d’ordures vers South Bronx, c’est une Lincoln Continentale blanche à 6 portes qui abrite un Madoff ou une popstar qui se rend sur un plateau télé, c’est des slogans qui sonnent « hands up or your dead », « don’t move, stay calm », « your’re under arrest, you have the right not to talk. Everything you say can be used against you. » C’est le pays de la peine capitale comme en Arabie saoudite par exemple et des intégrismes religieux néo-christianistes de tous poils. A Vegas tu peux choisir dans un catalogue la religion sous laquelle tu veux prêter serment ; adventiste, baptiste, évangéliste, annamite, bouddhiste,… et même des confessions dont tu n’as jamais entendu parler. C’est le pays où tout peut arriver, même la réussite ! T’as qu’à voir si c’est chouette ! L’image de la réussite est aussi violemment spectaculaire que celle de l’extrême pauvreté qui y règne. 20% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté.
L’affaire médiatico-politique du socialiste français (voir « socialisme » ; théorie économique mise au point par Marx et mise en pratique par Lénine pour l’émancipation supposée de la classe ouvrière et son accès éventuel au bonheur dans le cadre d’une justice sociale égalitaire) qui aurait forcé une petite bonne africaine à des actes sexuels non consentis dans une chambre de 150m2 (faut bien ça pour se reposer avant de prendre un avion) d’un hôtel de luxe de Manhattan nous offre un soap opéra télévisuel typique de l’Amérique que nous connaissons (et que nous aimons à en juger des chiffres d’audience des séries télées et des blockbusters étazuniens). C’est quoi l’Amérique ? Des flics civils baraqués portant Rayban à minuit qui encadrent un riche menotté et hirsute après 24h de garde à vue sans se laver ni se raser ni se changer (le prévenu pas les cops of course), qui le précipitent dans une voiture sous les flashes des descendants de Weegee et des journalistes aux aguets qui décrivent la scène à laquelle on assiste en direct au cas où l’on ne comprenne pas bien ce que l’on voit. L’Amérique c’est aussi des audiences de justices filmées par des caméras, flashées par des photographes accrédités et commentées en direct par des journalistes aux aguets qui décrivent la scène à laquelle on assiste en direct…, le tout encadré par des policiers mixtes multiraciaux aux crânes rasés (sauf pour les femmes. Pas encore…) dont les uniformes cousus d’écussons chiffrés et de matricules ésotériques sont aussi beaux que les fourgons garés dehors dans un désordre pensé et mis en lumière. La nuit américaine quoi.
Les médias français et ceux qui y font office de commentateurs se sont terriblement offusqués de cette « violence médiatique ». Certains ont même parlé de « mise à mort médiatique » ou de « bûcher médiatique » concernant le héro de la série en cours. « Et la présomption d’innocence ? » s’exclament-ils choqués que l’on traite un ex-futur président sans plus d’égards que pour le dernier des gangsters ! « A t’on le droit d’exhiber des images aussi indécentes ? » se cabrent-ils dans un réflexe ultime de raffinement européen. Ce que nos penseurs en direct oublient c’est que, d’une part, dans la législation étazuniennes, tu es pressenti coupable et tu devras apporter la preuve de ton innocence (contrairement au droit français) et que, d’autre part, nous sommes dans le même registre médiatico-cinématographique que les séries violentes que nous adorons (et dont la plupart des chaines françaises se font les relais) ou encore, que les films que des foules entières se précipitent voir au cinéma en bouffant des graines de popcorn salé arrosé d’un soda !
Car au fond et depuis longtemps, le héros de l’industrie cinématographique c’est le mal (Le Parrain, Seven, Rusty James, Usual Suspect, Reservoir Dog, Taxi driver, Zodiac, Apocalypse now, Natural Born killer et j’en passe). Car ce que sait faire l’Amérique c’est mettre en scène sa propre histoire dans une fausse analyse critique. Il ne faut pas croire quelles américains mettent en scène leur propre violence dans une démarche autocritique. Non. Ils donnent une esthétioque à la violence parce qu’ils trouvent ça beau. Au cinéma américain tu as le droit de montrer un type entrain d’en découper un autre mais surtout pas les fesses d’une fille qui vient de s’envoyer en l’air avec son amant. La chair, le corps c’est sale, c’est impur. La violence, le mal, le pathos, l’aliénation schizophrénique, les serial killers bien mis en lumière, filmés dans le bon axe avec un acteur à gueule d’ange qui a un nom qui sonne, c’est beau, ça vend, ça cartonne. Le mal américain ça excite le mâle de tous les pays. Autrement dit le cinéma américain est un cinéma réaliste ou les choses ne sont même pas fantasmées. Réaliste comme l’était le cinéma italien, cru, sans invention (outre que technologique). La différence c’est que les italiens avaient suffisamment de consciences poético-politique pour dénoncer leur misère.
Ce que nous voyons aux infos relève de la même tambouille. On montre le mal et on lui donne de l’allure, de la lumière, du contraste, des postures sexy, une bande son bien boosté dans les basses, des formules qui sonnent, presque des odeurs. Baudrillard le disait très bien qui se demandait « ce qu’on allait faire après l’orgie » (La transparence du mal) et qui décrivait une société ou le simulacre (la fiction) avait dépassé la réalité. Il parle de l’hyperpuissance des images qui se substituent à l’expérience réelle de l’homme dans son rapport éprouvé aux choses. Il évoque une fiction devenue hyperréaliste qui a dépassé en puissance — et donc en pouvoir de conviction— la réalité elle-même. Il en conclut par ailleurs que l’événement, dans la mesure où il est fabriqué et mis en scène, n’existe même plus. C’est le cas, par exemple de la guerre d’Irak dont les justifications (un général exhibant un petit flacon à l’ONU démontrant qu’il s’agit d’armes de destructions massives irakiennes) devient un feuilleton de prime time où le spectateur retrouve la même esthétique pop que dans les films sur le Vietnam, la jungle en moins. Vous avez remarqué à quel point plus rien ne fait événement ? Les semaines désormais défilent au rythme d’un sujet par jour ; une révolution dans un pays arabe, un tremblement de terre en extrême orient, une révolution dans un autre pays arabe, un début de guerre civile dans un état africain, un tsunami au Japon, un attenta suicide en Irak, une catastrophe écologique dans des champs gaziers aux Etats Unis, un bombardement israélien sur gaza, une centrale nucléaire qui explose, un dictateur en fuite, la banqueroute d’un état européen, un début de révolution en Espagne… Plus rien n’est important. La mort de Ben Laden, un attentat à Marrakech, un père de famille pervers qui prend la fuite après avoir massacré toute sa famille, … L’indécence est télévisuelle, l’Amérique maitrise parfaitement ce concept et le marché qui va avec. Strauss Kahn est donc un héro, un héro à l’échelle américaine, télégénique, feuilletonesque. On nous apprend que de toutes façons aux Etazunis, ce type de procès se finit par une négociation financière. Tout ça n’est au fond qu’une question de moyens. Prendre un avion, louer une chambre d’hotel de 150 m2 ( !),  louer un appartement dans Manhattan le temps d’une liberté surveillée, revendre une maison en trop, payer le meilleur avocat newyorkais, toucher la prime de licenciement et la retraite mensualisée qui va avec. Qu’est-ce que la violence ? Un bon film américain.

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23 mai 2011

Les petits agacements

Les fainiants du langage, les habits noirs, les bouffeurs de popcorns au cinéma, les journaux gratuits dans le métro, les bagnoles arrêtées moteur allumé, l'expression "y'a pas d'souci" et autres petits défauts et grands travers de mes contemporains.
(Deviens-je allergique à mes congénaires? Ma misanthropie a-t elle franchi un cap supplémentaire sur l'échelle de Richter? Ai-je vieilli?. Je décide de compulser un peu en dressant la liste de mes petits agacements et en invitant le(s) lecteur(s) à y déposer les siens.)

  • On le sait que chaque génération qui arrive apporte son langage, chaque vague y va de son dialecte qui lui garantira un semblant d’originalité. J’aime bien ceux qui s’alarment du danger du laisser aller et de la perte de qualité des choses et des hommes. Là où ça déconne bien en ce moment, c’est dans le langage, je veux dire la langue, sans parler de l’orthographe évidemment (voir facebook ou les commentaires sur n’importe quel forum). Ainsi de la prononciation. Exemple : deux euros, prononcer deux zeuros bien sûr (ça marche aussi avec trois). Eh bien ils n’y arrivent plus. Ils ? Mes contemporains bien sûr. On ne sait pas pourquoi, les gens ne font plus les liaisons. On entend donc : « deu euro » ou troi euro ». L’enfer des oreilles. C’est dans la continuité ordinaire de « la voiture à Michel » au lieu de « la voiture DE michel » (génitif bordel !). A un moment, j’avais remarqué que l’évitement des liaisons était très à la mode chez les gens de télée, en particulier chez canal+. Certains continuent d’ailleurs. C’est le cas d’Ali Badou au grand Journal, vous remarquerez.

  • Tous en deuil! Paris ville lumière ! certes d’accord, oui, incontestable, sublime. Heureusement que les murs sont là pour nous faire écarquiller les yeux. Le parisien, lui, a perdu de sa superbe, non ? Il est vrai que les modes vestimentaires y sont pour quelque chose. Pour les femmes, ça va encore, on peut trouver quelques couleurs dans les mailles, des accessoires originaux, voire des excentricités qui mettent en joie. A condition qu’elles y adhèrent ! Mais globalement la tenue des gens ressemble à l’état du pays qui en manque…de tenue. Le deuil a envahi les esprits, la morosité a pris le pouvoir, l’avachissement a envahi les plis. Le spectacle de ce peuple parisien est terrible. Tout le monde est en noir, en gris foncé ou au mieux en marron. Quand une tache de couleur surgit, il s’agit d’un sac en plastique, d’une écharpe, d’une paire de chaussures de sport ou d’un coup de folie. Dans le métro, c’est une horreur absolue, du noir, du noir et du noir. Filles comme garçons en pantalon sombre et délavé, pompes noires informes, blouson mal coupé noir, sac usagé déformé noir. Une horreur je vous dis ! Sans compter les encapuchonnés à dos rond en survêt noir et bonnet rond noir. L’autre jour je suis rentré dans une boutique de vêtements rue du château. C’est un manteau à fleurs pour femme qui m’y a invité. Il s’agissait d’un vaste magasin d’articles chinois, tibétains, vietnamiens, thaïlandais. C’était sublime, de la couleur partout, de la gaieté, des fleurs, des volutes, des courbes  délicates, des matières soyeuses. J’avais envie de rester boire un thé au milieu des coussins roses et que le vendeur au fort accent indien me parle de là-bas.
    En cliquant sur l'image ci-dessous, vous aurez une idée du défilé des habits noirs. Ils font la queue pour l’exposition Basquiat (le roi de la couleur). Donnez-moi des saris, du safran, des roses fuschia, des bleus de manganèse, des rouges bien carnés, des jaunes de tournesol !

les_habits_noirs_paris1

 

  • les popcorns et le 7° art. Je ne vais plus au cinéma que 4 ou 5 fois par an désormais. Je n'ai jamais été cinéphile malgré quelques passions pour Kurosawa, Leone-Morricone, les frères Coen, Sautet, Ridley Scott, Malick, Jarmush et quelques autres. Au fond je dois avouer que ça n'est pas le prix qui me rebutte le plus mais c'est cette américanisation du spectateur de base  qui, poussé par les vitrines clinquantes du guichet, confond désormais son salon avec une salle de cinéma. Les gens viennent voir un film en bouffant des popcorns par paquet de 1kg arrosés le plus souvent d'un bon soda au sucre américain. La séance est donc couverte par le bruit des mains qui empoignent les graines de maïs dans les cornets géants puis par le ruminement des spectateurs dont les mœurs se sont clairement bovinifier ces dernières années. L'idée de me retrouver au milieu de tous ces ruminants m'indispose totalement. Ça fait partie de cette tendance généralisée à la prosmiscuité : "j'ai envie de bouffe maintenant, je ne vois pas pourquoi je m'en empêcherais, j'ai bien le droit". Les français ont désormais en tout lieu toute circonstence cette conception là de la liberté. Bientôt au restaurant, ils apporteront leur lecteur dvd et ils regarderont des films. Au font ils doivent s'imaginer devant leur télé en permanence. On retrouvera peut-être bientôt ce phénomène au théâtre bien que ce soit là un bastion culturel de vrais résistants souvent.
  • Les journaux gratuits distribués par des gens souspayés à l’entrée du métro parisien n’incitent manifestement ni au respect de l’environnement, ni véritablement à la lecture. Le spectacle des gens lisant quasiment tous le même journal est un spectacle pré-orwellien assez inquiétant. Pendant ce temps-là la grande presse écrite traditionnelle, celle qui pousse à la réflexion personnelle ou à l’investigation permanente se meurt tranquillement. De moins en moins de lecteurs du Monde, de Libé et autres dans le Trom… La coutume hypocrite, et un peu lâche il faut bien le dire, qui s’est instaurée dans le métro parisien, consiste à « lire » le gratuit (5minutes suffisent) et à l’abandonner délicatement sur le siège. En fin de journée les wagons de métro sont des poubelles géantes parcourues de feuilles de journaux ineptes qui tapissent les sièges, recouvrent le sol et se mêlent aux miasmes surpuissants des migrations laborieuses quotidiennes. L’autre jour je me suis permis de le faire remarquer à un homme. J’étais plongé dans une bio de Galillée sur la ligne Nation-Porte Dauphine. La rame était relativement pleine. Sur le groupe de banquettes de quatre places à côté du mien, trois personnes dont un homme qui vient d’arriver et lit un de ces torchons orwelliens gratuits. 2 ou 3 minutes plus tard, sa lecture est finie, il pose soigneusement son « journal » sur la place encore inoccupée en face de lui. Je sens son geste et relève la tête en jetant un premier regard sur sa main posant le canard puis je relève la tête sur lui. Il remarque le mécanisme volontaire de mon mouvement de tête et croise mon regard. Je lui dis qu’il y a des poubelles partout dans le métro. Il me répond avec une fausse innocence que «  c’est pas pour le jeter mais pour le donner à un éventuel lecteur … ». Je lui rétorque que c’est en se débarrassant hypocritement comme cela que les rames de métros sont des poubelles géantes en fin de journée. Dans la seconde une jeune femme vient s’asseoir, retire le journal en le pinçant des doigts et le glisse entre elle et son voisin. J’ai repris ma lecture. Quelques instants plus tard, la jeune fille se lève, dans le mouvement l’homme reprend le journal-torchon, le met dans son cartable, en se disant qu’il le jettera plus tard. Galillée vient de rentrer à l’école de mathématiques de Padoue.
  • à Paris, on trouve tous les 300 mètres (en moyenne) un automobiliste à l'arrêt moteur allumé. Il attend. Il attend quelqu'un. Il téléphone. Il fume. Il écoute la radio. Il prend l'air conditionné. Il bavarde. Il trie des papiers. Il n'a pas entendu parler du réchauffement climatique, de l'excès de CO2, de la couche d'Ozone. Il ne fait pas le lien entre la catastrophe écologique qu'il contemple à la télévision chaque jour et le ronronnement pépère de son moteur à l'arrêt. Le gaz qui s'échappe de sa voiture n'a aucun rapport avec le monde qui l'environne. Il est de tous les âges, de toute confession, de toute condition. La vie des bêtes l'émeut.
  • "y'a pas d'souci". Voilà l'infernal gimmick qui a remplacé le "y'a pas de problème" que j'avais toujours connu. Cette expression en apparence désuette a envahi les interstices du français dialectal qui se répand dans les bouches humaines. Nous sommes au comble de l'hypocrisie. Derrière cette mièvrerie sonore, se cache souvent une inadaptation caractérisée à la situation dans laquelle elle s'inscrit. En fait elle cache une allergie à fleur de peau et une menace latente d'énervement. Elle veut signifier "voyez, je vais faire ce que vous me demandez mais n'allez pas me créer des soucis car je n'ai pas de soucis, je n'aime pas avoir des soucis, je ne veux pas de soucis". Elle se veut exclamative et prévenante à la fois, dénuée de toute menace mais sur le qui-vive. C'est une sorte de formule de politesse forcée à l'heure où la politesse élémentaire a quasi disparue des mœurs urbaines. Je regrette le "y'a pas de problème" qui avait le mérite d'être franc, d'annoncer la couleur. Un problème on sait ce que c'est. Un souci, ça sent l'inquiétude à deux balles et le sourcil froncé, ça relève de la sphère de l'intime. Sa sonorité est une sorte de grimace du langage, de figure de la mièvrerie. Les autres tics langagiers en cours qui contribuent à l'appauvrissement généralisé de la langue française sont : "voilà" (qui comme vous l'aurez remarqué fait aujourd'hui office à la fois de verbe, d'adjectif, de complément d'objet direct), "on va dire" qui a remplacé il y a quelques années le "disons" mais qui tend cependant à disparaitre et enfin , sans jeu de mot, "au final" qui a remplacé "finalement". Au final de quoi? On se demande. Il faut remarquer que ces termes et le ton qui va avec sont rabachés systématiquement par les gens dont le "parler" est le métier et qui seraient théoriquement dans l'obligation d'une exigence littéraire, je veux parler des journalistes (ou pire, des animateurs) TV et radios qui, pour le coup, ont inventé une aberration majeure de leur expression; le "hein" glissé au milieu d'une phrase et qui, lui, fait office de virgule. Une horreur absolue que tous reprennent en cœur. Le degré zéro de l'expression.

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18 avril 2011

Y'a pas d'souci? Mon œil!

La France va mal. On n’arrête pas de nous le dire. La France, les français. Ça va pas. Ils vont pas bien. Les politiques le disent qui veulent se présenter aux présidentielles pour sortir la France de la « désespérance » dans laquelle elle se trouve et rendre aux français l’espoir qu’ils ont perdu. Les journalistes l’annoncent tous les jours, parfois même plusieurs fois par jour en boucle dans les chaines d'infos qui diffusent le même journal des dizaines de fois par jour. ( avec la formule à 9,99€ : un résultat de foot, un fait divers, du sarkozy, un chiffre, de la météo) Les sociologues, observateurs, analystes, experts (encore eux)!) l’expliquent, le démontrent à coup d’études, de statistiques, de bilans, de rapports officiels. Ah les experts ! Et puis ça se voit dans les rues de Paris, sur les trottoirs, dans le métro, dans les bus, dans les queues des cinémas, dans les galeries marchandes, à la poste, dans les gares. La mine des gens, leur obstination à se donner des petits coups de coude, à s’entrechoquer discrètement, à se klaxonner, à se défier malicieusement du regard, ces milliers de petites guéguerres qui éclatent chaque jour dans le regard des gens qui se croisent partout. Un sondage récent montraient que même chez les jeunes, voire les enfants, les petits français arrivaient en tête du pessimisme loin devant les autres, y compris devant des jeunes de pays nettement plus défavorisés. Pas de confiance ni d’espoir dans l’avenir, pas d'appétit pour le présent, pas de passion pour le passé. Les malheurs du monde entier sont tombés sur les pompes des français et ils ont beau secouer leur tartines, ça part plus. Alors évidemment, ils pestent, ils râlent. C’est plus qu’une tradition chez eux, c’est devenu une compulsion maintenant, un syndrome de Tourette. On leur propose une réforme mais "ça ne marchera pas", "c’est pas comme ça qu’il faut faire". Les français n’aiment pas leur gouvernants, leurs intellectuels, leurs chanteurs, leurs profs, leur passé. Tu leur mets la gauche, six mois après ils deviennent des « déçus de la gauche ». Tu leur mets un vieux briscard sénile avec une langue en bois massif, ils le détestent mais votent deux fois pour lui. Tu leur mets un petit nerveux qui se démène dans tous les sens, un peu vulgaire comme eux, ils s’en prennent à ses tics et à ses origines. Tu leur mets une belle italienne cultivée de gauche en femme de président, ils s'en prennent à sa voix. S’il pleut trop sur la côte vendéenne, il faut pendre le maire de la commune inondée. Si leurs joueurs de foot jouent mal, il faut guillotiner l’entraineur. Si on leur prévoit des vaccins en cas d’épidémie massive, ils refusent de les prendre au nom de l’argent foutu en l’air. Si le train arrive en retard, il faut tuer le patron de la sncf. Si il n’est pas tombé assez de neige il faut indemniser les moniteurs de ski.  Ils respirent mal et font des cancers mais ils laissent leur moteur allumé en attendant Josianne qui est allé acheté des cigarettes.  Ils ont peur du chomdu mais considèrent que « ça » c’est pas à eux de le faire. Ils estiment que c’est à eux de passer d’abord, qu’ils étaient là avant. Tu les mets derrière un guichet et ils ne te regardent même pas en s’adressant à toi et si tu leur demandes quelque chose qui sort de ce qu’on leur a appris ils te répondent que  « c’est pas possible » avant même d'avoir essayé  de chercher. Ils sont pour l’immigration massive mais pour être reçu chez eux faut prendre rendez-vous cinq ans à l’avance. Quand tu les invites ils sont gênés. Ils sont bruyants, claquent leur porte parce qu’il ont le droit, font pétarader leur scooter parce que ça leur donne de l'allure. Ils fument et mélangent les alcools exotiques mais ne savent plus danser sur les tables. Ils ne croient plus en rien ni en personne. Celui qui réussit est un salaud et un traitre à la cause. Eux, feraient meilleur usage du pouvoir. car si c’était eux ils ne feraient pas bosser leurs potes en priorité. Ils sont inquiets, ils s’habillent en noir et portent des chaussures molles et pointues, lisent des journaux gratuits et parlent tous pareils. Ils sont le peuple qui consomme le plus d'antidépresseurs et de neuroleptiques de la planète!
Le peuple le plus déprimé et le plus mal aimable de la planète a adopté une expression, qui lui va comme un slip sur la tête d'un lama, nos français au teint gris trouvent le moyen en guise de formule pseudo polie passe–partout et suintant l’hypocrisie doucereuse de répondre des « y’a pas d’souci » pour un oui ou pour un non. Ça remplace les formes classiques de la politesse conventionnelle, prosaïque et intelligible. Ce peuple de déprimés psychorigides emploie plusieurs fois par jour l’expression qui traduit le moins son état d’angoisse chronique, sa mauvaise humeur congénitale : « y’a pas d’souci ». Le peuple le moins aimable d’Europe, et peut-être du monde (à l'instar des taxis parisiens classés comme tel), tout de noir vêtu, des chaussettes à l’écharpe en passant par le vernis à ongle n’a rien trouvé d’autre que de se refiler cette expression inepte autant qu’incongrue. Dans un air de fausse candeur qui cache mal leur manque d’éducation ou de langage, il te déclarent leur formule muti-usage « y’a pas d’souci », « pas d’souci ». L’horreur absolue, la disparition du langage, l’hypocrisie virale, la politesse coupée avec du plâtre, la décontraction frelatée avec des glaçons qui remplissent le verre à la place du sirop. Ça fait un moment que ça dure ce « y’a pas d’souci ». Je crois qu’on est au pic de la pollution, au point de saturation du « y’a pas d’souci ». Y’en a partout. On entend plus que ça « pas d’souci ». Les mecs sont farcis de problèmes, ça débordent des pantalons et des collants mais ils te disent « y’a pas d’souci ». Vivement que ça leur passe comme a passé — à peu de choses près— le très insupportable « on va dire » qui fit tant de ravages ces dernières années. De bonnes raisons de quitter ce pays je vous dis. Tous ces gens qui se mettent à parler pareil sans plus d’adjectifs, d’imagination, de temps consacré à des phrases entières, à des paroles qui ont du sens et qui tiennent la route.
C’est comme « dieu merci » je n’ai jamais prononcé cette phrase « y’a pas d’souci ». Trop mièvre, ça fait pas vrai. Au secours. Stop, arrêtez ! Qui a commencé ? Qui a lancé ce truc ? J'en peux plus. Taisez-vous!

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23 mars 2011

Du rire des baleines

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C’est évidemment d’une terrible banalité que de s’émouvoir sur les malheurs qui frappent le Japon. Terrible. Terrible banalité. Petite énumération rapide : deux bombes atomiques reçues à l’insu de leur plein gré en 1945, société hypercapitaliste, cadences infernales, tremblement de terre, tsunami, éruption volcanique, répliques par dizaines, fuites radioactives. What else ? Le monde entier regarde ; les grands mères, les petits enfants, les gros, les de droite, les écolos, les qui s’en foutent,  les bons en classe,  les pieux du Livre, les polythéistes, les pédophiles, les sans emploi, les actionnaires, les militaires, les désœuvrés, tout le monde je vous dis. L’empathie, tellement à la mode depuis quelques années, est à son comble. J’en suis évidemment car quand je regarde ce cadavre emporté par la vague c’est moi que je vois. Quand j’observe ce père éberlué devant le no man’s land qu’est devenu sa ville, c’est moi que je vois. Quand je vois cette femme creuser dans les gravats pour retrouver un fils, c’est mon fils que je cherche. Comment échapper au pouvoir réfléchissant du malheur de l’autre ?
Sans oublier les révolutions arabes en cours qui, même si elles sont fondamentalement réjouissantes — le réveil des peuples a toujours quelque chose de passionnément rajeunissant— n’en sont pas moins violentes car comment se libérer des salauds fainéants sans y laisser de la chair et du sang. Par parenthèses ethnocentriste, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’ici, je veux dire en Europe nos ancêtres ont fait le boulot (en partie, disons) entre 1789 et 1968 en étapes successives allant de thermidor An II au 23 mars 68 en  passant par 1848, la  Commune,  le front pop et autres manifs anticoloniales ou objections de conscience sur fond de rock anglo-américain. Et je suis avec Victor Hugo quand il dit que la révolution ne sera achevée que lorsque l’homme —l’Homme, l’Humanité— aura atteint le bonheur parfait. L’utopie révolutionnaire c’est la quête du bonheur et comme disait Henir Lefebvre « il n’y a pas de pensée sans utopie ». Mais ne nous égarons pas.
En flânant sur facebook (par là où les révolutions tunisienne et égyptienne ont commencé), je tombe sur la page créée en « solidarité avec le peuple japonais », un mur de plus pour nous écrire les uns les autres, le dazibao virtuel du grand roman social mondial. (j’adore facebook et j’adore me promener dans la nature, les deux). Or donc, en parcourant les commentaires partagés des facebookers du monde entier à l’adresse du « peuple japonais », je découvre cette phrase: « THE REVENGE OF THE WHALES ».
Je m’arrête, je reste coi. L’auteur a tapé dans le mille ! Il me revient plein de moment empathiques ( je n’arrive pas vraiment à me faire à ce terme qui sonne toujours un peu snob à mes oreilles  de banlieue) personnels que j’avais oublié, plein d’images, celles de ces pêcheurs japonais massacrant au harpon électrique les baleines géantes du pacifique, contre les mesures de protection des espèces en voie de disparition, contre les mises en garde des protecteurs de la nature, contre les organisations écologiques, contre les recensements affolant des espèces qui disparaissent chaque année ( à propos le Cougar des rocheuses n’existe plus depuis 15 jours… grâce à nous…les humains) à cause du mode de vie des humains. Il y a quelques années Greenpeace proposait de « parrainer » (je ne sais pas si ce terme convient) une baleine. On pouvait lui donner un petit nom et suivre ses déplacements par satellite. L’organisation écologiste avant-gardiste essayait de se mettre entre le harpon et la chair (tiens, ça ferait un bon titre de livre philosophique japonais… ) pour dissuader les chalutiers nippons, le plus souvent en vain hélas. Paixverte avait organisé un vote pour le nom donné à) chaque baleine. J’avais du proposer un truc comme «Josianne » sûrement. Les baleines se retrouvaient en petit parallèpipède rectangle dans restaurants gastronomiques des grandes métropoles japonaises ou dans des produits de maquillages, dans des fibres de cordages, des huiles mécaniques, etc…
Alors voilà, je me suis imaginé, toute empathie mises à part, Josianne  et ses copines entourées de leurs enfants, petits enfants, frères, sœurs, oncles, tantes, grosses, maigres, noires, bleues, à bosses, sportives, fainiantes, voyageuses incurables, curieuses, mezzo-sopranes montant dans les octaves, adepte du saut périlleux par beau temps, tout ce joli monde qui nage sans avoir appris, regroupé au fond de l’océan, prévenu par instinct que l’eau allait déborder du vase pacifique, entrain de se payer un fou rire collectif à la pensée de ce qui nous arrivait sur la gueule et qui, avec un peu de chance, endommagerait les chalutiers et leurs seringues génocidaires pour un bon moment. Je les voyais se bidonner sur le dos toute nageoires ouvertes faisant des grands battements sur leur ventre immaculé et profitant des quelques mois de vacances à venir où elles pourraient élever leurs enfants en paix. Je les voyais, hilares entrain de commenter l’Histoire du japon, seul peuple au monde à s’être pris deux (2 !) bombes atomiques sur la tête, condamnant les bébés à venir à la difformité pour des décennies et les cérémonies funéraires ad eternam. Elles s’esclaffaient de voir les petits hommes dévoués aux causes des empereurs de la nouvelle économie mondiale construire consciencieusement des centrales atomiques sur leur sol plein de failles. Dans leurs courses folles traçant de long en large des sillons invisibles dans le vaste océan, elles les sentaient les failles, elles les devinaient chaque millimètre nouveau au fond des océans qui sont leur lit douillet.
Tiens, il ya un groupe qui avait fait une chanson là-dessus en 1978. Il s’appelle Yes. Le titre : DON’T KILL THE WHALES. Ça commence par « Your first, I’m last. You’re first, I ask to justify ! ». C’était des babacools végétariens, une musique aujourd’hui ringardisée par le temps qui passe et les modes qu’on change comme des vêtements. Des types à la dégaine décalée, pas moderne, un peu comme les gens qui étaient au rassemblement contre le nucléaire dimanche dernier derrière l’assemblée nationale française, une poignée, mille, deux mille peut-être.
Rions comme des baleines en temps de crise. On a tous nos failles après tout.

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17 mars 2011

Vive le vélo!

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Ca fait une vingtaine d’années que je roule à vélo dans Paris. Au début c’était épisodique, je prenais mon vtt pour aller travailler à Boulogne ou bien le dimanche je rejoignais Alain à Levallois et nous allions en forêt de Montmorency faire du slalom entre les arbres au milieu des fougères. Nous revenions crottés, nous dégustions un bon couscous au resto d’à côté et je rentrais en vélo jusqu’à Montmartre après une bonne sieste. Souvent le dimanche j’allais voir mes parents à Tremblay en France en longeant le canal de l’Ourcq. Après avoir traversé les ruines de l’ancienne banlieue industrielle et ouvrière, je terminais le parcours par le bois de Sevran, cette ancienne poudrière de l’armée devenue parc de promenade et aire de jeu pour les nouveaux banlieusards en mal de respiration et de verdure.
Quand j‘étais petit on était quatre ou cinq à faire le tour de France l’été autour de la cité des Blagis à Sceaux. J’avais un petit vélo vert motobécane auquel j’avais fait poser un guidon de course. Je prêtais le vélo rouge de ma sœur à Sasso un nain d’origine algérienne qui nous tannait pour avoir le vélo le plus grand et qui déboulait à fond rue Alain Fournier en poussant des cris, debout sur les pédales la casquette Eddy Merckx sur le tête, les yeux exorbités. On le laissait gagner sinon il nous engueulait. Plus tard il est devenu la mascotte de l’équipe de foot de Saint Etienne. Les soirs de match, je le voyais à la télé au côté des plus grands joueurs de l’époque. Ce fut sa carrière sportive à lui.
Quand je me suis installé dans l’ Yonne, le vélo est devenue une pratique courante. L’été je faisais les 13 km qui me séparaient de mon lieu de travail, le village de Précy sur Vrin, en vtt. J’avais dans mon sac tout le nécessaire de toilette et je laissais des vêtements présentables à mon bureau. Je passais du look « riders of the apocalypse » — lunettes bombées, blouson bleu ciel avec poches arrières pour les barres vitaminées, survêt de sport, chaussures à clip, mitaines en cuir— au look bureau normal du genre « tout à fait les nouvelles technologies ouvrent des potentialités incommensurables ». La première fois que j’ai fait du vtt sur les routes de Normandie vers Laon, j’ai cru que je refaisais du ski. Du coup l’été nous partions avec le Sakaroulé Vélo Club (Alain, Pierre-Yves, Henri) dans les Pyrénées au beau milieu de la vallée d’Aspe. Henri nous montait en haut du col du Somport et on dévalait tout ça en poussant des cris de charge indienne traversant sous bois, hautes herbes, torrents, chemins creux, combes escarpées, sentiers de terre crevassés par la fonte des neiges et le passage des troupeaux de transhumances. Nous faisions des piqueniques au foie gras arrosé d’un bon Jurançon moelleux. On roulait dans tous les sens dans le silence régénérant de la nature et par tous les temps. L’hiver nous étions en short pour quelques randonnées aux alentours d’Auvers sur Oise. Lorsqu’est survenu le fait social urbain le plus important de ces dernières années, je veux parler de la création des vélib, j’ai sauté sur l’occase et j’alternais l’utilisation de mon vélo hollandais et celui d’un vélib. Mon vélo hollandais subissant trop souvent les assauts de zozos des rues (un coup la selle, l’autre coup les pédales, le troisième coup le phare…), je me suis lassé de le porter au « vélo hollandais » le petit magasin de vente et réparation du boulevard st Michel tenu par des sri-lankais depuis 20 ans, de véritables avant-gardistes et je l’ai refilé aux Emmaüs de Pontigny. Je n’utilise depuis 3 ans que des vélib. J’ai redécouvert Paris grâce aux Vélib depuis 2007, des quartiers, des bouts de rues, des placettes où je ne serais jamais allé. J’ai alors commencé à observer attentivement l’évolution du vélo depuis ces dernières années. Et là y’a vraiment de quoi s’enthousiasmer. Samedi j’ai découvert une boutique sublime rue Tiquetonne dans le quartier de Montorgueil. En vitrine un vélo de course Champion blanc crème, équipement minimaliste, derrière, une série de vélos de ville Pantone. Ils sont de couleurs différentes, les pédaliers sont carénés à la façon hollandaise. Sur le mur de gauche dans des casiers en bois il y a la nouvelle gamme de Brompton pliables en couleurs. Sur des étagères des séries de selles en cuir Brooks (ces selles sont fabriquées à la main en Angleterre comme les Brompton) et dans l’arrière boutique un atelier de montage de vélo sur mesure et un accrochage (oui un accrochage comme pour l’art) de vélo originaux dont un vélo court avec une petite roue de 20 cm à l’avant. Le Brompton c’est le roi du vélo urbain. On en voit un peu dans Paris. Trois plateaux, un poids idéal, pliable en 2 secondes et demi, un équipement irréprochable, une finition à l’anglaise, l’amour du travail bien fait quoi. Un truc d’esthète. 1000 euros en moyenne. On le garde toute sa vie. Pour ce prix là, ce vélo vous offre Paris sous toutes ses coutures.
J’ai quelques histoires de vélo. Le plus incroyable c’est cet espagnol, Laudino, que j’ai rencontré sur les petites routes de Puisaye entre la Ferté Loupière et Aillant sur Tholon. Un dingue. Le type ne se déplaçait qu’en vélo toute l’année et par tous les temps. On le voyait sillonner le coin sous une capeline jaune pédalant, en bon routard, d’un coup de pédale régulier. Il faisait des foires expositions où il vendait des disques introuvables sur la salsa cubaine. Un jour on l’invita à une manifestation à Cahors. Il venait d’avoir une bonne rentrée, il s’est acheté le meilleur routier de chez Canondale, une roue supplémentaire qui lui servait de remorque mise au point par un polonais rencontré sur le net lui permettait d’accrocher deux housses rétractables de chaque côté de la roue pour y mettre ses affaires. Une fois la démo de l’engin faite, il prit la route direction le Lot. Roule ma poule!  Au retour il s’est tapé la vallée du Rhône puis les coteaux de Bourgogne (les routes pas les vins) et l’arrivée dans l’ Yonne par Vézelay, Avallon et les routes venteuses de Forterre et de Puisaye. Un exploit. C’est le printemps, la saison du vélib reprend. On va retrouver la joyeuseté des sensations que procure un coup de pédale léger mais fervent, les relents d’enfance que cela procure et l’impression discrète d’œuvrer pour le bien public. On respirera de la merde, d’accord, mais au moins on sera dehors et ça coutera rien. Ceux qui n’ont pas encore compris que le monde est plus beau quand il est plus lent sont probablement les mêmes que l’on trouve collés à leur téléphone fumant leur cigarette dans des bagnoles arrêtées moteur allumé. Ceux qui n’ont pas entendu parler de la Terre. Le scooter n'est pas mon ami, le 4x4 est un escroc, le livreur est souvent violent, le motard est une sorte de terroriste pressé d'en finir, vroomvroom pouèt pouèt. Ah il est loin le temps où l’on pouvait laisser sa bicyclette dans la rue sans antivol. J’aurais adoré connaître ce monde là.

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28 février 2011

Eloge du numérique et de facebook

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Je me souviens de la première fois que j’ai vu un ordinateur. C’était aux arts-décos de Paris où je finissais mes études entre la cafétéria et les conférences du jeudi dans l’amphithéâtre Rodin. J’avais encore les mains dans les encres sérigraphiques, le nez dans le révélateur photographique, les pieds dans des rollers achetés à NYC et le cœur dans le chœur des églises italiennes. Mon éducation artistique très classique me rendait l’accès à la modernité du moment un peu difficile malgré un esprit rebelle assez prononcé. Un jour l’école fit les frais d’une « palette » Gixi Image, une marque réputée de l’époque. L’engin fut confiné dans un coin et son accès n’était réservé qu’aux étudiants de vidéo et d’animation. Par une poussée rétrograde venue du fin fond de mes gènes les plus mal embouchés, je me déclarais CONTRE ce type de machine car je considérais qu’elle automatisait le travail, bridait la créativité et faisait de nous des techniciens dépendants. Je trouvais par ailleurs que le budget qui avait été investi dans cette Ferrari aurait pu l’être dans des causes scolaires plus humaines (l’école était assez vétuste à l’époque avant qu’on ne commandât une nouvelle architecture à Philippe Starck dans les années 90). J’avais le syndrôme français du « on ferait mieux de mettre l’argent là où y’a besoin… ». J’ai beaucoup changé. En 84 nous nous sommes lancés avec une bande d’artistes déglingués dans un projet aussi fou qu’irréalisable pour la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques de Séoul. Le chef du projet, Bernard G., avait un macintosh (!) et il parlait régulièrement de « passer ceci ou cela au mac ». Cette injonction m’intriguait beaucoup. Je n’y voyais qu’une machine à écrire équipée d’un écran (petit et mal éclairé). Mais le Bernard sortait de ce truc des dossiers  à une vitesse incroyable. Plus tard mon grand ami Henri Bassmadjian, qu’on appelait Short Fat Bassma, et qui était un aventurier de l’art et de la vie comme j’en ai peu connu, m’intima de faire un troisième cycle aux Arts Décos dans le département de création d’images assistée par ordinateur. Les arts-écos s’étaient équipés entre temps d’une trentaine de machines, palettes, calculateurs 3D, mac, pc, G8, G9, Intergraph,… J’y passai un an. L’argument en tout point lyrique d’Henri était que quelque chose de très important qui tenait d’une sorte de révolution technologique et artistique était entrain de se jouer là. Il enfonça le clou en disant que si Rembrandt avait eu ces machines à son service, il aurait fait 3000 autoportraits et non pas 60.  C’est donc en 1987 que j’ai pris mon premier bain de pixels et découvert la fonction UNDO qui permettait de rater sans avoir à tout recommencer. Je découvrais aussi le concept de copier/coller  et de mémoire tampon. J’eus les pires difficultés à conceptualiser cela, à m’en faire une image mentale. Je sortis 16 minutes d’animations et gagnait le prix Imagina en 1989. On appelait ça les Nouvelles Images. En 1991 je m’installais devant ma première Silicon Graphics, une 4D-35, la Rolls des Hardwares de l’époque et je réalisais avec mon pote Jeff (qui avait des doigts d’or mais que son addiction à l’héroine obligeait à noter tout ce qu’il faisait dans un calepin pour ne rien oublier de son travail) mes premiers warping et des composites d’images multicouches qui déchiraient vraiment et que nous montrions dans les plus grosses agences à des D.A éberlués et des chefs de fab qui se grattaient la tête pour obtenir des  budgets capables de se payer ça. Je précise qu’il n’y avait pas encore internet. Cette même année deux potes pubards un peu attardés mais âpres au gain (ils rêvaient de rouler en 4x4…) m’avaient convoqué pour que je leur installe leur premier mac, un performa je crois, pas sûr. Ramone, le plus créatif des deux faisait encore ses maquettes en color transfert avec un petit rouleau, des films couleurs et de la frisket. Dans ses moments les plus lumineux, il me regardait avec un air de chien abandonné au mois d’août et me disait « ouai c’est bien le mac mais ça sortira jamais une belle typo comme on peut en avoir chez Gabor ou en photocomposition … ?! ». Je préférais ne pas répondre et quittais rapidement ce lieu contre-révolutionnaire occupé par deux préséniles de 35 ans. En 93, je m’associais avec un graphiste freelance qui possédait un mac II NT. Lui, en faisait un usage assez  assumé mais il m’embrouilla 15000 balles de l’époque (2300€) et je décidai d’aller voir ailleurs lorsqu’un vieux rocker, Alain J., me fit rencontrer un ami à lui, le logiciel Matador (conçu par la société anglaise Parallax). Ce soft anglais dont le nom me plut tout de suite était déjà utilisé en quantité industrielle dans le cinéma américain pour faire notamment des incrustes. Son grand fait d’arme sera les trucages de Forrest Gump. En même temps que le soft, j’appris l’anglais et 3 mois plus tard j’étais à Istanbul, puis à Bahrain, puis à Mexico, puis à Beyrouth, Hambourg, Londres, Athènes, au monde quoi.  Ce soft m’avait ouvert la porte du monde, internet allait bientôt faire le reste. Nous sommes en 1994, 95, 96. Nous tournions sur des Silicon Graphics Indigo. Les PC et macs n'étaient pas encore assez performants pour calculer des grosses images. La démocratiqation viendrait bien assez tôt. Le grand tuyau mondial étendait son territoire. Le village global de Macluhan accueillait ses nouveaux citoyens venus du monde entier et définitivement apatrides. A Bahrain, je travaillais avec la terre entière; arabes, anglais, sudafricains, irlandais, grecs, indiens, néozélandais, zimbabwéens, libanais…

En Europe le remplacement des ouvriers par des machines continuait son œuvre cynique en particulier dans l'industrie automobile. Je continuais à signer les pétitions pour les défendre mais je sentais paradoxalement mon métier prendre corps dans cette récolution numérique et le monde m'arriver un peu plus à chaque voyage  avec mon Matador. Je continuais cependdant de rencontrer en France des gens de ma génération pour dire que c’était mieux avant et que les ordinateurs ceci et que les ordinateurs cela. La tiédeur des climats tempérés. Un jour j’ai essayé le minitel rose pour voir comment ça faisait de parler à quelqu’un à travers un tuyau et dont l’image se résumait à trois carrés verts sur un écran bombé. J’avais la sensation qu’un drôle de truc m’arrivait, pas en terme d’excitation érotique, en terme d’imaginaire social, relationnel. Les fax aussi me faisaient cet effet et leur bruit comme ceux des modems de l’époque est un des bruits de notre génération. Et puis en 96 arrive internet et mon premier téléphone portable au moment où je m’installais en milieu rural. Là, on s'est tous remis à écrire. Ce fut la mort des cartes postales, des timbres et des retards de courrier. Tous les cancres qui écrivaient en patte de mouche ont pu enfin se lâcher sur les lignes imaginaires de la toile. Les satellites se multipliaient, les amitiés aussi.
On se perd de vue mais on se retrouve, on s’écrit, on s’envoie des images, les nôtres. Le débit de l’autre et le débit de net. Bonjour Trenet ! Le temps réel est arrivé, les premiers fournisseurs d’accès téléphoniques gratuits aussi. Je peux enfin appeler mon pote Marcel  au Québec, gratos ! Chacun invente son propre style littéraire grâce aux emails, mels, courriels, adèles. Une sorte d’incontrôlable brouhaha populaire descend du dessus de la couche d'ozone  des médias officiels à un moment historique où nombre de médias alternatifs disparaissent tels que le mail art, l’affichage sauvage, les télées ou radios libres et malgré la résistance brillante du graph (sous toutes ses versions graffitis, pochoirs,…) et des musiques urbaines. Nous multiplions nos images du monde et de nouvelles cultures parallèles se mettent en place. Des cultures overground.
Les imprimantes quadries s’y mettent aussi même si elles entrainent directement et violemment la disparition de milliers d’imprimeurs qui se noieront dans les courbes ascendantes de l’économie numérique. On commence à songer à déménager des grandes villes polluées (pléonasme) pour s’installer au vert et continuer à travailler grâce au tuyau haut débit et aux satellites. Le net ça sert aussi à dépolluer la planète. Du passé faisons l’aplat net ! Mais les décideurs psychorigides n’ont pas compris tout à fait cela et la France continue de se méfier du télétravail (sauf quand il s’agit de vendre des doubles vitrages.) Les lignes tgv accompagnent ce mouvement, non pas du retour à la terre mais de l’aller à la terre.

Les statistiques récentes disent que  les jeunes ne s’intéressent plus trop à la télée sous sa forme actuelle (speakers, journaux  du soir, jeux bidons…) ils préfèrent surfer pour découvrir (sérendipité oblige) des images inédites du monde, des jeux où ils sont acteurs et où l’on peut s’aventurer infiniment dans le décor et bientôt avec le web 2.0, des réseaux sociaux qui permettent de recréer des communautés mouvantes, non figées, en dehors des critères hérités des vieux (religion, argent, niveau social, ethnie). Internet devient un support idéal pour la circulation libre des idées libres, celles dans lesquelles se reconnaissent toutes les jeunesses frustrées, opprimées, résistantes. Pas les enfants bourgeois et désœuvrés des sociétés riches qui lorsqu'ils ils organisent une soirée facebook dans la rue, ne trouvent rien d’autre à faire que se bourrer le museau jusqu’à tomber d’une passerelle pour mourir comme des cons en bas des marches. Non, je veux parler des jeunes des pays fascistes, qui eux, se donnent rendez-vous grâce à facebook, twitter et autres réseaux, pour faire la révolution et dégager les vieux cons de leur palais.
Le gars qui a mis le feu aux poudres en Egypte est le directeur marketing de Google Égypte qui a mis en ligne une vidéo où il démontrait les exactions de la police. Il a bloggé pendant des semaines en pleine clandestinité avant de se faire arrêter, puis relacher car devenu avant l’heure un héros national et une sorte de guide technique du bon usage des nouveaux médias numériques. Nous sommes loin des twitts ineptes des starlettes occidentales et de la tiédeur franchouillarde de ceux qui n’ont pas compris qu’avec une roue on peut supplicier un mec mais on peut aussi aller sur les chemins avec Fernande, Sébastien et puis Paulette.
C’est marrant j’aime encore plus facebook qu’avant et j’ai envie d’aller en Egypte. Aujourd’hui je retrouve mes potes des arts-décos grâce à des photos mis en ligne par Lucia V.G. La révolution continue. Le partage n’est pas seulement un bouton facebook et la fonction UNDO existe dans la vie réelle. Les tunisiens-égyptiens-lybiens l’ont prouvé.

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24 février 2011

Bienvenue

Ils s'évertuaient à essayer de trouver leur place dans le monde réel, à se frayer un chemin dans la bousculade. La contamination gagnait tellement de terrain qu'ils inventèrent des mondes virtuels tout en image à base de pixels. Pixdreamers, il embarquèrent pour le Pixdream, désincarnés mais heureux.

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Les publicités figurant en bas des articles ne relèvent pas de mon choix.

Elles sont imposées par cette plateforme et lui permettent d'être gratuite.

 

 

 

 

 


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24 janvier 2011

Le rasoir à 12 lames!

On sait depuis toujours que le monde publicitaire prend les gens pour des consommateurs, pire, des usagers, pire, des cibles, pire, des socio-styles, pire, des cochons de payeurs, pire, des cons.
Ça a commencé par la réclame (les années 50/60) dont le charme tenait essentiellement à sa naïveté puis avec l’évolution des technologies et des méthodes de marketing inspirées par des psychologues, des sociologues ou des commerçants sortis de grandes écoles, la publicité a phagocyté tous les médias possibles et imaginables ; les murs, les journaux, les panneaux, les vitrines, les toits, les terrasses, les champs, les bords des routes, les vêtements (que les gens acceptent de porter  gratuitement), les semelles des chaussures, les films, les emballages, les serviettes en papier, les cendriers, les objets usuels, les mugs, les autocollants, les magnets, les livres d’école, les tours des stades, les motifs décoratifs, les signalétiques, les parapluies, les culottes…etc. Et aujourd’hui évidemment les écrans sur lesquels nous passons plusieurs heures par jour (une des dernières statistiques nous rapporte ce chiffre rassurant : un individu de type postmoderne comme nous ingère 2000 pubs par jour en moyenne). Ces écrans sont des ordinateurs, des Smartphones, des télés, des consoles. Les goldens boys des années 80 avaient même réussi à nous faire croire que la pub c’était de la culture, qu’elle développait en soi des approches intelligentes  de modes de vie nouveaux. Souvenez-vous de cette émission très hype à l’époque « Culture Pub » qui faisait l’apologie de la culture d’entreprise via le message publicitaire. Tout le monde voulait faire de la pub à cette époque (encore récente) car il y avait « du pognon à se faire ». Les mêmes ambitieux n’avaient rien à foutre de chercher à savoir si ce qu’il vendaient relevait d’une quelconque éthique, d’un savoir faire recommandable ou noble, d’une tradition artisanale porteuse de valeur ou de sens ou d'un intérêt pour la santé publique.
Et c’est ainsi qu’ils nous vendaient du sucre blanc raffiné, des bagnoles hyper polluantes (ça continue), des sodas qui rendent obèses, des dentifrices qui ne lavent rien, des lessives aux pouvoirs magiques, …
Et ça continue of course. Il faut faire tourner le système. Comme disent les politiques des droites et gauches classiques pour nous redonner de l’espoir et faire croire à de vagues intentions sociales « il faut relancer la consommation ». Ouvrez grand donc, on va vous en remettre une louche. A ce titre le spectacle de nos contemporains se ruant sur les soldes dans les magasins est toujours un moment d’une absurdité sociétale paroxystique qui ne peut inspirer que de l’affliction.
Récemment il y a une pub qui me chiffonne vraiment c’est le spot pour le rasoir à 5 lames.
Il faut reprendre l’histoire au départ. Le bon vieux rasoir manuel est pour tous les praticiens qui se respectent le plus efficace. Alors vint un génie sorti des grandes écoles qui, un beau matin, du fin fond d’un open space  de la banlieue ouest, et désireux de prendre du galon pour un jour fonder sa propre agence et décrocher des gros budges, inventa le rasoir à deux lames. Vous vous souvenez ? « La première tire le poil. La deuxième le coupe ». Elle le coupe bien mieux que ne l’aurait fait un rasoir à lame unique (remember le dessin animé qui nous montrait en macro le numéro de cirque des deux lames !). Alors voilà, les années ont passé. Nous avons tous acheté des rasoirs à deux lames, je le confesse en ce qui me concerne. Seulement le problème c’est que le type a fait des émules et il est maintenant comme une sorte de running concept qui consiste à ce que le temps qui passe s’accompagne inéluctablement de lames de rasoir qui se multiplient au bout d’un seul et même manche. Nous en sommes donc au rasoir à 5 lames. A la télé c’est ridicule évidemment (comme beaucoup de choses de télé) mais sur leur site web c’est inquiétant ; look bleu (les gars), ambiance vaisseau spatial, dégradés bleus et noirs partout, halos dans tous les coins et terminologie de laboratoire pour la touche scientifique. On se croirait dans Total Recall ou sur le plateau de Bfm TV ou de Fox News !
Alors revenons à la vocation inepte du produit et récapitulons :
1.    La première lame tire le poil
2.    La deuxième le coupe
Ca c’était pour l’ancêtre. Avec 5 lames, ça donne :
1.    La première lame attire le poil
2.    La deuxième le séduit
3.    La troisième lui propose un marché
4.    La quatrième le tire sans lui faire mal
5.    La cinquième le rase et se barre avec.

Je propose qu’on gagne du temps et que l’on se projette dans un avenir radieux plein de fusées, de rayons multicolores et de nuits dégradées où tous les hommes auront des reflets bleus sur les jours et des regards vides d’androïdes autosatisfaits.
Je propose le rasoir à 12 lames !
1.    La première lame hypnotise le poil
2.    La deuxième l’allonge dans une solution anesthésiante bleue
3.    La troisième le retourne délicatement
4.    La quatrième lui maintient la pointe
5.    La cinquième envoie des rayons nettoyeurs entre l’épiderme et le poil
6.    La sixième commence l’extraction en veillant à ce que les racines ne soient pas touchées
7.    La septième gueule d’aller plus vite parce qu’on n’a pas que ça à foutre et qu’il y en a encore pas mal de clients à voir
8.    La huitième crie à la septième de se calmer sinon elle rend son tablier
9.    La neuvième  surveille les émanations d’acier galvanisé
10.    La dixième exécute un mae geri sur le poil
11.    La onzième lui fout un coup dans les parties génitales (les poils sont hermaphrodites)
12.    La douxième prend son élan et le fauche sans un regard.

Récemment sur facebook je tombe sur une agence dite de "conseil en communication et marketing digital": qui s'appelle Rouge Interactif (pour ne pas la nommer) avec laquelle un "ami" était de venu "ami". Site clean, photos d'image bank, transparence dans tous les coins et maquette à la suisse genre que des lignes  droites. Le message? Une caricature de verbiage de communicants hectoplasmiques! Goutez plutôt ces quelques morceaux choisis: "nous sommmes aussi des créateurs de rêves…faire rêver pour séduire, séduire pour faire acheter (et vas-y!) Donner du sens ( ah oui ça c'est le grand truc. Ils veulent tous "donner du sens"). On continue "…Pour vous, nous imaginons les mécaniques qui font vendre…", "nous étudions le comportement de vos consommateurs, nous mesurons la performance…". Et attention voici le must de l'argumentaire "nous pratiquons pour nos clients la rêvolution perpétuelle". Et vas-y ils te vendent même de la révolution avec accent circonflexe. C'est pas du jeu de mot ça ?????? Pour un peu ils te signeraient la révolution tunisienne!

Voilà. N’oubliez pas de boycotter tous les produits qui vous paraissent suspects et ne portez une marque visible sur vos vêtements que si l’on vous paye pour le faire !

Quand aux réclames qui suivent ce post. Fuck j'y peux rien. pour l'instant. Ils vont sûrement me mettre des pubs pour l'épilation et les rasoirs. C'est con. On y reviendra.

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03 janvier 2011

Bonne année 2011

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voeuxfertray2011

Posté par Pixdreamer à 09:15 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
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02 janvier 2011

Je ne suis pas un numéro

Le capitalisme est sans doute plus qu’un système économique, c’est la marque d’une civilisation. L’économie de marché préside à tous les choix civilisationnels de notre société occidentale et nous n’échappons plus au primat économique dans nos activités quotidiennes. Tout est soumis à un prix, un échange marchand, une redevance, un impôt, une taxe, des frais de douanes, une cote-part, une paf, des frais d’abonnement, un coût, …
Il est d’ailleurs fascinant de constater à quel point la volonté de comprendre (et de dominer of course) le monde qui l’entoure pousse l’être humain (celui en tous cas des régions tempérées de nos sociétés technoscientifiques) à tout mesurer, donc à tout compter.
La mesure du temps est bien entendu une des plus fondamentales, elle conditionnera toutes les autres. On sait que les grandes civilisations ont basé cette mesure sur le système sexagésimal qui utilise la base 60. Ceci est valable non seulement pour les sumériens qui le découvrirent au 3ème millénaire avant notre ère, mais aussi pour les chinois et les hindous. Il fut repris dans la mathématique grecque, chez Ptolémée notamment, pour le calcul angulaire. Pourquoi 60 ? Parce qu’il s’agit du nombre le plus divisible.
Le temps a, comme on nous le rebache plus que jamais, de la valeur (« le temps c’est de l’argent »). Il faut domestiquer cette valeur et donc maitriser les ressources que nous procure le temps qui s’écoule. Le temps saisonnier est depuis longtemps donc une valeur marchande de ce qui est produit. Vouloir maitriser le temps, c’est vouloir durer. Autre obsession humaine fondamentale, la quête d’éternité. La comptabilisation a donc ses variantes en terme de mode de vie. Ainsi on peut considérer que la muséification est permanente. Le musée est l’écrin de l’inventaire de l’univers auquel se livre l’être humain et l’art n’est pas le milieu qui manque le plus d’individus compulsifs même si ça n’est pas, à l’évidence, uniquement cet aspect là qui caractérise l’art. Citons simplement Boltanski dont le travail repose essentiellement sur de l’accumulation, de l’inventaire, de l’archive mais aussi (pire ?…) le japonais On Kawara qui peignait des dates sur des tableaux pas seulement parce qu’il voulait exprimer l’idée que la valeur d’une œuvre ne réside que dans sa signature mais aussi parce que ne valait à ses yeux que l’acte dérisoire  d’écrire l’écoulement du temps. Voici parmi les plus poétiques.
Plus trivialement, ce qui est très choquant dans notre société médiatico-triviale c’est le recours systématique au classement, à l’établissement compulsif du record, au sondage d’un « échantillon représentatif», au chiffrage du « combien ça coûte ? », à l’analyse chiffrée de l’expert. Quelques exemples extrêmes (et dérisoires à la fois) qui me reviennent en tête ; l’interview du vainqueur de la dernière « route du rhum » (course transatlantique à la voile) qui énonçait le temps qu’il avait mis jours/heures/minutes/secondes, le record précédemment détenu et battu jours/heures/minutes/secondes, la longueur du bateau, la surface des voiles, le budget, le temps qu’il a fallu pour se préparer, etc… Pas un mot sur la mer ! Pas un mot sur le ciel ! Sur les étoiles ! Encore moins de mot sur l’état de l’océan. Sur la page d’accueil d’une des marques de bateau qui a participé à cette course on peut lire ceci : « A l'instar des deux grandes enseignes qui trustent les plus grosses parts du marché, le Trilam équipait 7 Class 40 sur 45 partant, soit 15% de la flotte…Huit hommes et une femme au départ, à bord de maxi-trimarans destinés à affoler les compteurs… »
Vous avez remarqué à quel point ces marins-sprinters font le silence sur l’état de pollution des océans ? En général ils attendent d’être à la retraite pour commencer à travailler pour la sauvegarde des océans. L’autre jour sur la chaine tv la pire du paf, je veux parler d’itélé, la bimboliste annonce « les fêtes du nouvel an commencent ce soir, il y aura un renforcement de 800 policiers ». Quand la course du Paris-Dakar a commencé en Argentine l’autre jour, ils ont remis cela en annonçant le nombre de kilomètres et le nombre d’étapes, de participants, et « 2500 personnels de sécurité le long des routes » etc… Pourquoi pas la quantité de CO2 émis ? Il est vrai qu’à part citer ces chiffres absurdes, qu’y aurait-il à raconter  sur les sports polluants ? « Tiens là ils ont tourné vite à gauche. Et 200mètres plus loin ils ont tourné vite à droite, puis encore à gauche vite… ». A chaque catastrophe naturelle, c’est à dire chaque semaine désormais, il y a toujours un journaliste-animateur pour te donner le coût des dégâts dans l’heure genre « La tempête Xinthia a causé 200millions de dégâts ! » Hein ? Quoi ? Comment ils ont fait pour calculer ? Ils ont compté quoi ? Ils ont les devis, les factures, les contrats de maintenance ? Les polices d’assurances ? Le salaire des ouvriers qui avaient construits les maisons y’a cinquante ans ?… No way. C’est vraiment débile. L’autre jour la même chaine de télé débile faisait tourner le bandeau suivant « Un enfant sur 440 développe un cancer avant l’âge de 15 ans ». Et voilà. C’est tout. Rien de plus. Débrouille toi avec ça. Dans le métro parisien, comme dans toutes les villes françaises d’ailleurs, c’est le nom des choses qui fait le charme, le nom des rues, des places, des boulevards, des intersections. Et aussi le nom des lignes de métro ; porte d’Orléans-Porte de Clignancourt, Nation-Etoile, Château de Vincennes-La Défense, … Laisse tomber. Les numéros c’est plus pratique, on retient mieux ligne n°4, N°1, N°2. Et puis c’est plus économique à fabriquer, ça prend moins de place. Exit le nom des choses. « Des chiffres, mettez moi des chiffres ! » préconisent les spécialistes sortis des grandes écoles pour te rationaliser tout ça. Ben oui mais c’est quoi la ligne 2 alors ? Ben c’est Nation-Porte Dauphine ! Ça me rappelle un peu quand le fréquentais des photographes, les mecs ne parlaient que de technique, de numéro de focale, de nomenclature de matériel, de datation de boitier, de comparatif de performance…mais jamais des images ! Pas d’adjectifs, jamais ! Pas de sensation, never ! Une désincarnation totale au profit de la fascination de la machine et de la performance. Une récitation des références de catalogues. Un peu comme les gens qui font de l'informatique.
La prose, je vous dis, la prose ! N’est-ce pas Jean-baptiste ? Il y a un chiffre qu’il m’amuse vraiment de me répéter c’est qu’un carré est un cercle à quatre côtés. C’est inutile mais c’est beau de le dire parce qu’avec une roue carrée, on ne gagne aucun record sauf celui de la lenteur et de l'absurde.

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10 décembre 2010

EN HERBES, journal de campagne

BREAKING NEWS / EN HERBES / BREAKING NEWS / EN HERBES

C'est avec une joie sans pareille et un plaisir furieux que je vous annonce la naissance du journal EN HERBES
le journal de campagne des artistes en campagne ou bien le journal de ceux qui  continuent de pousser, des artistes en ivraie par la vraie vie
(
L’ivraie (Lolium L.) est un genre de graminées sauvages ou cultivées comme plante fourragère, originaires des régions tempérées chaudes de l'ancien monde. Certaines espèces sont considérées comme des mauvaises herbes).

En attendant le site web voici le lien du PDF sur le site de mon ami Xav,
l'un des instigateurs principaux de cette feuille de chou
qui n'a d'autre vocation qu'être chou.

http://xavier.laupretre.free.fr/EnHERBES.pdf

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09 décembre 2010

Basquiat

C’est (presque) toujours la même histoire. L’histoire de la fulgurance dans l’art, de ces artistes qui passent à une vitesse folle, les pieds nus, sortant de nulle part et qui en mettent partout dans une apparence de perte de contrôle qui contient souvent les germes du génie ou de l’unicité en tous cas. Nous avons à ce propos tous les mêmes références en tête évidemment ; Jimi Hendrix, Rimbaud, Klein, Dean, Caravage, … «  Same old shit », donc.
Quand on évoque ces gens là, on commence toujours par la fin. « Il est mort à l’âge de 27 ans ». (tiens, comme Hendrix !) Ça pose son bonhomme, ça donne du poids à l’histoire.

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Basquiat inaugure probablement ce que l’on pourrait appeler le concept d’artiste urbain. Il s’inscrit dans la mouvance urbaine (au fait, à quand une mouvance rurale ?) des années 80 et accompagne, même de loin, la culture hi-hop qui émerge au début de cette décennie à travers le rap et le breakdancing des rues. L’addition de ces différentes composantes, musique via les ghetto blaster, graph, roller dancing, smurf, performances multimédia improvisées dans les quartiers pourris constituent la matière composite de ce que l’on nomme désormais le street-art. Dans ces années-là, il restait beaucoup de slogans en friche et beaucoup de friches urbaines aussi, les gravats d’une révolution ratée, certes, mais qui laissa des espaces de libertés assez enthousiasmants.
L’expo Basquiat qui a lieu au musée d’art moderne de la ville de Paris fait l’événement cet automne. On y fait la queue. Même le jour de l’inauguration on y a refoulé des invités. Cela rappelle l’émotion frénétique que provoqua l’expo Rothko au même endroit il y a une dizaine d’années.

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Ce qui est intéressant chez JMB c’est cette sensation très tôt (et qui perdure évidemment) qu’il s’agit-là d’un peintre important. On essaie partout de comprendre comment ce miracle s’est produit. La problématique raciale est très présente dans les commentaires. C’est normal, elle est très présente dans son œuvre : « Hollywood africans, Negroes negroes negroes, mississipi delta, coton origins … », mais aussi des références à des personnalités noires, Miles Davis, Bird, Muhammad Ali, …etc. On aime bien que Basquiat soit noir donc et qu’à ce titre il soit l’héritier des martyrs, des souffrances et des frustrations du continent africain. De fait c’est plus compliqué que cela, son père est haïtiens (de langue francophone donc) et sa mère née à Brooklyn (américaine donc) de parents portoricains (hispanophones donc). Mais on ne retient que sa condition de noir, un peu comme Obama dont il est de bon ton (c’est le cas de le dire) qu’il est d’origine noire, pas blanche, noire (c’est trop compliqué de dire « d’origine noire et blanche »). Comme ça on évacue d’un coup la question de l’hispanité dans la culture génocidaire de l’amérique pour privilégier uniquement la culture afro-américaine (qui swingue nettement plus il faut le dire). Il est amusant de constater qu’un peu partout on mentionne le fait que notre jeune prodige était refusé par les chauffeurs de taxi. Ca doit être écrit dans le dossier de presse… C’est politiquement correct d’écrire cela mais qu’est-ce que ça signifie ? Un jeune métisse refoulé par des chauffeurs de taxi dans une ville où ceux-ci précisément sont majoritairement noirs, souvent haïtiens d’ailleurs ? Tu rigoles ? J’étais à NYC en 80, tous les taxis auquels j’ai eu affaire étaient noirs. No prob. Peut-être qu’un jour Jean Michel était en vrac et qu’il a fait peur à un taxi qui a préféré ne pas le prendre, non ? Bref. En fait ce qui caractérise JMB c’est qu’il est profondément américain. En quoi ? Il a sûrement pigé très tôt le système où il vit, un sytème dans lequel il convient de créer sa marque, son logo, pour exister. C’est le message essentiel du popart qui est le dernier mouvement nord-américain remarquable et dont Warhol est évidemment le pape et Rauschenberg le maître. Les premiers graphs de Basquiat dans les rues de NYC sont des mots (des logos donc), des phrases, des aphorismes, ils s’adresse au système, au milieu de l’art (le quartier des galeries) et il résume son intention en créant une signature qui a valeur de sigle (de logo encore) SAMO qui signifie Same Old  Shit (tiens, où est passé le S de shit ?). Ce qui est curieux c’est la parenté avec le surnom de Louis Amstrong SATCHMO, le trompettiste noir à qui Miles reprochait d’avoir joué un peu trop le jeu des commanditaires blancs (notamment en acceptant trop facilement de se lisser les cheveux en les gominant). « Same old shit » ça veut dire quoi ? « C’est toujours la même histoire » ? ca dénonce quoi ? La condition des noirs ? Ca dénonce qui ? Le processus de compromission que le système impose à ceux qui viennent d’en bas ? (Je n’ai lu aucun questionnement là-dessus nulle part). Il adjoint son sigle d’un picto, sa fameuse couronne à trois pointes et il s’en va dans les rues répétant son logo comme toute bonne marque qui veut se faire connaître. Il le répétera toute sa vie dans pratiquement tous ses travaux. Bien vu.

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Ce qui est beau c’est qu’il intéresse des galeristes tout de suite. A mon avis ils se foutent qu’il soir noir. Annina Nosei l’installe dans sa cave pour qu’il peigne. C’est ce qu’on appelle du producteur au consommateur, les tableaux sont vendus à peine secs. Elle lui octroie un salaire confortable. Il s’éclate, il produit, il se drogue, il voyage. Puis Bischofberger le prend sous son aile. On oublie un peu partout de mentionner que dans l’intérêt que ces marchands portent à cet artiste, il y a un calcul comptable fondamentale c’est qu’il peint beaucoup, il a du stock. C’est très important pour un marchand de savoir que la source est intarissable. De fait il peindra en 12 ans un millier de tableaux et 1200 dessins ! De quoi alimenter le marché pendant quelques années, non ? Rembrandt est largement battu !  Les années 80 sont la décennie de la montée du sida qui tuera Keith Haring (on raconte que Shafrazi, son marchand, ressortit les toiles de la cave à mesure que progressait la phase terminale de son artiste…) et plein d’autres artistes, pas seulement des noirs, pas seulement des homos, pas seulement des artistes.
L’œuvre de Jean-Michel est donc faite de tous ces ingrédients, les origines mélangées, l’urbanité extrême, le traumatisme de l’accident infantile, la volonté de peindre quoi qu’il en coûte, la négritude polyglotte, le cri-écrit,  le tout traversé par un élixir majeur, l’héroïne qui agit comme le combustible de son ingérable énergie. Ce qui est frappant c’est que dans les articles des revues d’art, le terme d’héroïne n’est quasiment pas employé, ni celui de « confusion ». On ne trouve personne pour analyser ce que raconte ses tableaux, pour décoder un tant soit peu les signes qui s’y bousculent, pour donner un peu de sens à l’inventaire multicouche de cet artiste dont toutes les œuvres sont traversées par la mort, même couronnée « Portrait of the artist as a Young derelict » (« portrait de l’artiste en jeune abandonné », ne cherchez pas les traductions des titres des œuvres dans les revues d’art). Les squelettes sont partout, édentés, noirs souvent, aux os multicolores, annotés comme des annuaires, leurs ventres contiennent des viscères  que des échelles n’arrivent plus à relier. Les mots sont écrits comme des pense-bêtes, des relevés « movie star, sangre, driagram of the heart, teeth ». On dit que sous héroïne ou en manque d’heroïne le corps « corpus » prend le dessus dans le moindre détail, la complainte des organes installe sa tyrannie. J’ai travaillé quelques années avec un héroïnomane, il passait de moments d’apathie ensommeillés à des périodes de frénésie travailleuse pendant lesquelles il notait tout ce qu’il faisait dans des petits carnets. Basquiat note tout sur ses tableaux, dans ses carnets, sur des planches. Il dresse un inventaire confus du monde qui le traverse et qu’il traverse, d’un monde urbain («asphalt,  granite, concrete, glass, steel » lit-on, entre autre, dans Pegasus) lui même très confus dans lequel il est difficile de faire le tri des messages et informations qui vous assaillent. Il cherche le mode d’emploi « Pegasus » (1987). Il est un vrai zombie des villes. Nous parlons du New York de ces années, un véritable hôpital à ciel ouvert rempli de homeless, de gens malades, d’individu hirsutes gangrainés, aux plaies apparentes. NY est une grande plaie que le maire Guilliani « nettoiera » (comme disent les politiques) dans les années 90 avec la fameuse politique du « Tolérance Zéro ». La peinture de ce héros qu’est Basquiat est une suite confuse et inachevée d’échantillons (samples) du monde urbain. Le squelettes et les crânes y sont chez eux (who are you ? », « anatomy six », ). Les annotations qui foisonnent concernent souvent le corps (« pelvis,chest, urine, …) . Il y répète des mots à la manière des pubs qui se répètent dans les rues « well you need’nt » .

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Entre autre aberration dans la presse spécialisée, j’ai lu que JMB, n’ayant pas les moyens (au début) de s’acheter des toiles, peignait sur du matériel de récup’, des planches, des vielles portes, des montants,… Il peint sur le matériau dont la ville dégorge. C’est en cela qu’il est urbain, c’est en cela qu’il est moderne, c’est en cela qu’il a compris le monde qui l’entoure., C’est en cela que d’une certaine façon, il continua toute sa vie de peindre sur des murs ou des morceaux de murs.

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Au fond il est probable que Jean-Michel, marqué par le livre illustré d’anatomie scientifique que lui offrit sa mère après son accident , continua cet inventaire du corps souffrant par lequel il essaya d’exister (« everlast » lit-on dans le tableau « Per capita »). Il livre un art total comme l’est le spectacle civilisationnel de la ville de New York, fait de déclaration, de taches, de déconstruction, de poésie fragmentaire, de dessins, d’effacements, de chiffres, de danses macabres où les morts l’emportent sur les vifs (« riding with death »), de bestiaires urbains, de masques primitifs en feu, de musique noire à la craie blanche sur des fonds noirs, de calculs à base de bâtonnets raturés comme sur les murs d’une geôle. Un anti-prophète en somme qui assume la confusion du monde et qui laisse un cahier d’écolier plein de ratures. Ce qui est beau ici c’est que rien n’est fini.

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16 novembre 2010

Jules Bastien Lepage

Ce qui est assez  beau dans l’histoire de l’art c’est la découverte d’artistes dits « de second plan », les seconds couteaux de l’Histoire, ceux qui ont soit raté la marche, soit que la marche n’était pas assez grande pour tout le monde. Chaque siècle regorge de ces types, hommes ou femmes, aussi talentueux que les têtes d’affiches de leur époque et dont certains auront peut-être, avec le temps, la chance d’être redécouvert par un historien zélé ou un étudiant à la recherche d’un sujet de thèse originale. C’est aussi le cas des peintres de région, ceux qui, accompagnant le mouvement de leur époque, sont restés sur le bas côté de l’Histoire après avoir côtoyé les heureux élus qui passeraient les frontières et feraient l’objet de biographies officielles et d’achat dans les musées du monde entier afin de devenir des références pour tout le monde. J’ai une certaine tendresse pour ces « petits peintres » de région dont il peut apparaître parfois qu’un collectionneur avisé et voyageur ait pu faire l’acquisition d’une œuvre et l’ait rapatrié sur un autre continent.


autoportrait

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Jules Bastien Lepage (1848-1884) fait partie de ceux-là, c’est une sorte d’éternel deuxième, un type qui s’est présenté à la porte de l’Histoire mais que celle-ci dans la rudesse qu’on lui connaît, a recalé sans ménagement. Jugez plutôt. Vous avez lu ses dates ? Mort à 36 ans… Ca fait court pour laisser une œuvre impérissable (d’autres y sont parvenus en moins de temps je sais … ). Le Musée d’Orsay a eu la bonne idée de lui consacrer une très belle rétrospective en 2007, de quoi détourner un peu les foules qui se précipitent machinalement sur les impressionnistes vers les scènes de campagne de notre héro du jour.
Jules est né à Damvilliers dans la Meuse. Fils de paysan, il passe un bac ès-sciences en 1867 et entre dans l’atelier de Cabanel à Paris après avoir été repéré par un vieux professeur de dessin Théodore Achille Fouquet qui, malgré les indéniables prédispositions du jeune Jules, ne manqua pas cependant de tenter de dissuader ses parents de laisser leur second fils s’engager dans « le métier  le plus pitoyable » qui existât ! Il part pour Paris grâce à une petite subvention régionale et entre à la direction générale des postes où son petit salaire lui laisse du temps libre pour pratiquer le dessin. Boulevard saint Michel il prend ses habitudes dans un petit restaurant qui lui assure un repas complet pour 1F80. Il partage des ateliers avec des copains. Il est recalé au Beaux-arts mais accepté en tant « qu’aspirant » (auditeur libre) dans l’atelier de Cabanel. Très vite ses tableaux sont sélectionnés dans les salons officiels. Il participe aux concours de peintures qui lui permettent d’être repéré. En 1870 comme d’autres jeunes artistes il s’engage dans l’armée et va faire la guerre aux prussiens. Il deviendra capitaine et participera à la bataille de Champigny. De la guerre il retirera de nombreuses blessures et … la destruction de son atelier de la rue Stanislas qui contenait la grande partie de ses travaux. Après la guerre il reprend les Salons, les concours et se fait remarquer avec un tableau qui constitue un vrai jalon dans sa vie « portrait de mon grand-père » (1874).

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Le succès remporté par ce tableau lui ouvre les portes du concours pour le prix de Rome dont le thème en 1876 est « l’Annonciation aux bergers ». Le prix lui échappera au 13° vote. De nombreux commentateurs qui voyaient en lui un vrai leader du « naturalisme » s’en émouvront, notamment Roger Ballu. Une seconde tentative infructueuse l’éloigna définitivement des sujets mythologiques et par là même des enseignements qu’il avait reçu pour se consacrer aux scènes de genre et aux portraits qui lui rapportent un niveau de vie plutôt confortable et une réputation qui va bon train.

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En 1876 il participe au Salon avec « le portrait de M. Wallon » à propos duquel Zola lui-même ne tarira pas d’éloges. Jules fait concurrence, grâce à son sens du détail et à la vibration de sa palette, à la photographie qui commence à frapper aux portes de l’Art. Il peint beaucoup. Les critiques l’attendent, le suivent, le conseillent et se montrent de plus en plus exigeants quand au risque de tomber  dans une « petite manière ». On s’insurge cependant contre son deuxième échec au prix de Rome. Entrainée à Londres par une de ses clientes dont il a fait le portrait, madame Lebègue, il y mène une sorte de seconde vie dans le bonne société anglaise, il y puise le souffle nouveau qui va avec. Mais le tableau qui le révèle vraiment c’est « les foins » en 1878.

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A sa sortie (eh oui on en parle comme de la sortie d’un film à notre époque !) il est accompagné d’un poème (une églogue exactement) de son ami et quasi biographe le graveur André Theuriet. Là il est en pleine puissance dans son évocation du monde rural et des métiers des champs. Tout ici est puissant, la touche, le ciel bouché, le corps de cette paysanne qui se repose, son regard, sa posture extatique, l’épaisseur de ses membres, en particulier des mains gonflées et engourdies par l’effort. Elle vient de se redresser (peut-être) tandis que son compagnon dort encore. La teinte des chaussures boueuses de l’homme se confond presque avec l’herbe couchée (elle aussi). Cette œuvre consacre Jules et l’inscrit dans la liste des dignes héritiers de Millet, Courbet… Ce tableau provoqua des attroupements dans le quartier de l’Opéra où il était exposé et valut à Jules la visite « aimable » de Gambetta à son atelier.  Le pendant de cette œuvre est le tableau « la récolte » qui évoque le ramassage des pommes de terre. On retrouve la puissance agitée de la touche et une façon de saturer la couleur qui en fait presque une peinture de masse s’il n’y avait en permanence chez l’auteur ce goût du détail là où on ne l’attend pas. L’incarnat des joues de la femme au centre évoque à lui seul les rigueurs de l’hiver du nord. Le geste est pesant mais plein de grâce. Tout ici est pesant, l’épaisseur des tissus, les pommes de terre, la terre gelée, le ciel bas, les corps robustes dont on sent la vigueur dans cette main qui tente de maintenir le sac de toile autour du panier pour y faire glisser les pommes de terre.

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Plus tard lors d’un séjour à Londres, il rencontrera Sarah Bernhardt avec qui il partageait le même hôtel et dont il fera un portrait  totalement inédit. Il deviendront amis. Zola lui-même écrivit des choses dithyrambiques sur  Bastien Lepage prétendant qu’il fut « porté par son tempérament et le plein air a fait le reste » (la nature encore).

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Il réalise en 1880 une « Jeanne d’Arc » très controversée qui réussit l’exploit de mêler le naturalisme extrémiste de son style à un sujet  religieux. On lui reprochera le manque d’unité entre le traitement du fond et du personnage. Cependant ici encore la prouesse réside dans le traitement de ce jardin défait. On retrouve la rudesse du corps de paysanne de Jeanne. Zola décrochera pour se ranger du côté des derniers impressionnistes. Jules multiplie ses séjours en Angleterre et les amitiés qu’il y crée (Burne-Jones, Watts, Tennant …). Puis Venise, la Suisse. A son retour il réalise une série de portraits d’enfants pour aboutir à ce « Père Jacques » qui lui vaudra un nouveau grand succès en 1882.

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Malgré cela, les critiques pressentent une limite à sa peinture, on reconnaît son succès mais on lui interdit la gloire et on lui reproche trop de réalisme et pas assez d’émotions. Le vingtième siècle n’est pas loin et son urgence de modernité et de dépassement définitif de la figure. Cela ne l’empêche pas d’exposer fréquemment à Londres et d’être présent dans les salons à Paris. Commande curieuse et singulière, il est chargé de dessiner le char funèbre qui emmène la dépouille de Gambetta à l’église de la Madeleine. Il restera donc quelques jours dans la chambre funéraire pour les études préalables au futur tableau. Mais vers 1884 la fatigue et bientôt la maladie (syphilis, cancer, leucémie… ?) s’installent qui l’obligent à se ménager et à faire plusieurs séjours en Bretagne, dans les Pyrénées puis en Algérie en compagnie de sa mère. Il meurt le 10 décembre dans son atelier du 12 rue Legendre où il s’était installé de retour d’Algérie. La maladie l’a rapidement diminué et affaibli. Il n’y eu pas de saints sacrements. Un musée et une statue lui ont été élevés à Damvilliers. La statue fut réalisée par Rodin.

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21 octobre 2010

C'est la faute de Power Point

HALO

Dans mon dernier texte, j’essayais de contredire un article de Frederic Filloux sur Facebook. Dans le Monde Mag N°57 du 16 octobre dernier (ils remettent ça !), on trouve un  entretien avec Franck Frommer qui publie «un livre à charge contre le logiciel Power Point». Frommer constate que ce logiciel a littéralement « pris le pouvoir » dans le monde de l’entreprise. Il serait utilisé par 500millions de personnes au moins. Nul n’échappe désormais à son utilisation dès lors qu’il s’agit d’organiser un blabla, une conférence, un brief, un débriefing, une réunion quoi. Au point que tout ce beau monde, quelque soit son niveau hiérarchique dans le monde de l’entreprise, passe son temps à s’envoyer des slides. Ce qui turlupine notre écrivain et probablement l’autre expert mentionné dans l’article (Edward Tufte, encore un expert … !) c’est que l’utilisation de PPT est entrain de standardiser la pensée de ses utilisateurs, pire, de l’appauvrir dangereusement en exprimant les choses en une succession de points clés tous plus réducteurs les uns que les autres et évitant dangereusement l’approfondissement d’un propos. Le paradoxe c’est que PPT oblige aussi l’utilisateur à être assez créatif, c’est à dire à mixer, textes, images et sons pour étoffer sa démonstration à ses collègues, ses prospects, ses clients et … ses supérieurs hiérarchiques. L’article site deux drames de l’humanité causés par le logiciel Power Point, rien que ça ! L’exposé incomplet des ingénieurs de la Nasa dans la mise au point des risques du vol  de la navette Columbia (!)—laquelle comme on le sait à explosé en vol— et l’exposé de Colin Powell aux Nations Unies concernant l’existence des armes de destructions massives en Irak et justifiant une intervention militaire …massive. Tout ça à cause d’un logiciel qui rend bête les têtes les mieux articulées de la planète ! Dingue, non ? Là nous sommes vraiment dans l’ère de la croyance dans le doigt qui montre la lune ! En plus intello, nous sommes dans l’affirmation MacLuhanienne du « medium c’est le message ». Dans l’article, l’auteur regrette les polycopiés (oui oui!). Il nous fait même croire qu’il est impossible d’interrompre un type qui fait son exposé PPT dans le noir. En fait, cette interview est très intéressante. Elle donne envie de rire mais aussi de compatir à une observation plus large de l’appauvrissement généralisé du langage donc de la pensée. C’est assez typique dans le monde pressurisé de l’entreprise gourmande des personnels les plus formatés possibles mais cela ne prouve pas que les choses s’exprimaient mieux avant avec des moyens plus rudimentaires et moins cognitifs. Si c’est cela que Frommer veut dénoncer à travers la mise au ban d’un logiciel, alors d’accord, sinon c’est ridicule. Bien. Allons plus loin. Peut-on adapter le raisonnement de Frommer à d’autres logiciels ou d’autres machines. Est-ce que les caméras de cinéma font faire le même film aux réalisateurs? Est-ce qu’un logiciel d’effets spéciaux fait faire les mêmes trucages à tout le monde ? Le même stylo … les mêmes romans? Est-ce que le même vélo fait prendre la même route ? Etc. Le livre du Frommer en question fait 267pages chez Flammarion. Délire, non ? Décidément il semblerait que La Monde ait vraiment du mal avec le numérique !( ?) This is the key point Francky ! And I keep on singing "Only an expert can deal with the problem because only an expert can deal with the problem…"

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