L e P i x d r e a m e r

HERVE FISCHER AU CENTRE GEORGE POMPIDOU

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C'est un grand jour. Mon ami Hervé Fischer expose à Beaubourg. cela veut dire quoi? Que l'Everest est atteint. J'en conçois une émotion particulière parce qu'avant d'être mon ami, il fut mon professeur de philosophie de l'art en deuxième année des Arts-décoratifs de Paris au début des années 80. Cela veut dire qu'il est celui qui, avec mes camarades de promo, nous a emmené voir nos premières expositions d'art contemporain. Pour moi qui sortait d'une fac d'histoire de l'art (dans cet hideuse et dégoutante fac de Tolbiac…) où j'avais côtoyé Caravage, Poussin et autres Pontormo sous les hospices éclairés de Daniel Arrasse, ce fut une véritable révolution. Il eut ce don de nous accompagner au milieu des œuvres de Kounellis, Ben, Beuys et autres Dibbets avec raffinement et un sens du questionnement unique. Il a fait de ce sens de l'interrogation, le corps de son œuvre à travers son Ecole de Sociologie interrogative créée dans les années 70 mais aussi à l'occasion de tous les ateliers d'art sociologique éphémères qu'il a créé et orchestré dans le monde. Je m'enorgueillis de  pouvoir éclairer et lire son travail à la lumière de ce que je sais de l'homme lui-même.

Mes premières collaborations eurent lieu au Québec en 80. Il me fit découvrir ce pays magnifique qui demeure une de mes patries de cœur.  J'y ai donc pratiqué mes premières expériences d'art sociologique avec mon ami Federico Garcia-Mochales. Nous avons ensuite traversé les années 80 dans une sorte de compagnonnage fait de confiance morale et de complicité intellectuelle. Ce fut le cas pour l'exposition Citoyens-Sculpteurs au Centre Culturel Canadien de Paris,  au musée d'art contemporain de Montréal, au Colloque Art et Société de Québec en 81,  à la Biennale des Arts  de la rue de Lyon en 82, à la Documenta de Kassel en 82,…etc.

Puis nous nous sommes à nouveau rejoins au tout début de la révolution numérique dès les années 90 lors, notamment, du rendez-vous annuel d'Imagina à Monaco. Il y figurait alors comme un des grands observateurs critiques du rapport entre l'art et la science mais aussi en tant qu'un des pionniers de manifestations culturelles high-tech au Canada (le festival Image du Futur qu'il a créé avec Ginette Major à Montréal) tandis que je me lançais dans les "nouvelles images" comme nous disions à l'époque.

J'ai toujours lu et étudié ses ouvrages de réflexion sur l'art numérique et son concept de mythanalyse tandis que j'assistais à son fameux "retour paradoxal à la peinture". Cette discussion sur l'art dure encore entre nous. Nous avons la même passion pour la peinture même si la sienne est nourrie de concepts nettement plus philosophiques et politiques que la mienne.

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Fischer est un homme qui ne s'arrête jamais. Ce qui est assez beau c'est la sérénité qui se dégage de lui, son sens de l'éthique permanent dans le moindre de ses propos, la moindre de ses interventions.

Il est un homme libre. Il aurait pu faire carrière dans le sérail des gens de pouvoir, il choisit de plutôt de trainer ses baskets dans les galeries avant-gardistes de Paris ou New-York. Son sens du partage est rare. Son respect de la personne humaine aussi. Il y a aujourd'hui bien des démarches qui relèvent, sans le savoir, de l'art sociologique dont il est le fondateur. C'est le cas, selon moi, de l'université populaire de Onfray à Caen. A la différence que Onfray dans cette université occupe une pôsition professorale, ce qui ne fut pas le cas de Fischer pendant les opérations d'art sociologique. Il y aurait d'autres exemples.

 



Ce qui resort de ce parcours c'est l'incroyable liberté de pensée d'un homme seul qui met en partage sa fiction et dresse sa propre "cosmogonie", c'est à dire son interprétation du monde, son questionnement critique libertaire. Le propre d'un grand artiste c'est quand il est le seul à faire ce qu'il fait. C'est le cas ici. la bonne surprise de cette exposition c'est qu'il s'en dégage une impression de gaieté franche et colorée, une bonne dose d'humour en quelque sorte. Cela fait paradoxe avec le sérieux de ses ouvrages (pas dénués d'humour de temps en temps pour autant) voire même avec l'austérité "gauchiste" de la Théorie de l'art sociologique de 76 (c'est l'époque qui voulait ça).

Ce soir au vernissage, nous allons trinquer en famille, nous remémorer nos exploits québécois et imaginer la suite car dans l'art tout est possible. Nous continuons de boucler des boucles en tachant que les cercles (vertueux) soit parfait et à main levée.

 

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la salle des peintures "numériques"

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Au centre, Hervé Fischer ( à gauche son fils Vincent, à droite le minisutre de la culture du Québec, Ginette Major derrière,
Sophie Duplaix la commissaire de l'exposition

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JE SUIS UNE VIEILLE DAME

DownloadCela fait longtemps que je vais voir de la peinture dans les musées, dans les galeries, dans les fondations. Je me suis toujours intéressé à la peinture. Mes premières visites au Louvre ou au Prado remontent à l’enfance. Ce qui m’a toujours intrigué dans la peinture c’est de savoir comment c’est fait. Le XIXème étant un sommet dans l‘art pictural, j’ai toujours été tenté de m’atteler au travail de peindre. J’y reviens donc régulièrement, un peu comme on rentre chez soi.

L’autre jour un ami m’a offert un billet pour l’exposition de la collection Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton. Il ne pouvait pas s’y rendre. J’y suis allé à sa place. Depuis quelques années j’évite, autant que

possible, les grands raouts culturels qui attirent les foules. Je ne supporte pas la foule. L’idée que l’on sera bientôt 9 milliards me déprime totalement. Je suis très jaloux du héros de Thomas Bernhardt dans« Maitres anciens » qui se fait ouvrir une salle du musée le jour de fermeture pour venir contempler obsessionnellement une « Vierge à l’enfant » de Titien.
Je me retrouve dans une file d’attente qui serpente entre des cordons rouges jusqu’à l’entrée de l’exposition puis je me jette entre les murs gris des salles au beau milieu d’une foule composée essentiellement de vieilles dames. J’ai remarqué cela, que les musées étaient maintenant remplis de vieilles dames, clairsemés cependant de quelques vieux messieurs moins gaillards et largement minoritaires. La contemplation de la peinture, ancienne comme moderne, serait désormais, un truc de vieilles dames. Les jeunes n’y sont souvent que parce qu’ils y sont obligés, ou en groupe scolaire, ou, pire, entrainés de force par leurs parents. On y croise aussi quelques artistes vivants qui viennent y réciter leurs prières intérieures. On les repère à leurs cheveux longs, leur teint gris, leur barbe de trois jours et leurs pantalons de grosse côte. On sent chez ces vielles dames une conscience quasi professionnelle à s’intéresser, à vouloir retenir ce que l’Histoire nous commande de retenir comme, par exemple, que Matisse ou Picasso révolutionnairent la peinture. C'est le seul momemnt où elles concoivent de s'intéresser à la révolution. On les sent appliquées à décortiquer un nu de Picasso au corps déstructuré aux teintes salies par les cernes noires.  Et cette dame en manteau marron devant la méditation mélancolique de « la dame en bleu » de Cézanne, à quoi pense t’elle ? Et ce grand monsieur planté devant les deux hommes géométriques de Rodchenko, qu’en dira t’il chez lui ? Et toute cette foule vêtue de noir et de gris, que retiendra t’elle de Matisse ou de Derain ? Quel usage fera t'elle des couleurs ? Et de Gaughin, la foule noire et grise s’achètera des prospectus de voyages exotiques ou des paréos pour aller au travail ? Et des perspectives mises à plat de Matisse, la foule en ressortira plus élégante ? Et après Marquet ou Vuillard, les gens seront ils plus doux dans les rues ? Que viennent chercher ces gens ? Que voient-ils ? Que rapportent ils chez eux ? A quoi leurs sert la maniaquerie de Signac, les touches fluos de Derain, les maladresses souffrantes de Soutine ? Et l’extravagance expressionniste de Krohn ? Les vielles dames, regardent, scrutent, traversent nerveusement les salles. Elles ne ratent rien, ni l’étiquette, ni l’audio guide, ni de faire un petit commentaire sur leur extase attendue. Elles font confiance à leur basket ou à leur bottine fourrée. Leur sac à dos leur donne une silhouette de lutin hyperactif. On sent leurs maris fatigués. (Tiens, les visages des personnages du « déjeuner sur l’herbe »  de Monet, sont complètement ratés. C’était vraiment pas son truc, les visages à Monet). Et l’éloge que le peintre de Giverny fait du jardin et de la nature, qu’en feront ils au moment de voter ?
Au bout d’un moment, je réalise que ma passion pour la peinture est une passion de vieille dame, quelque chose du monde ancien, du siècle précédent. Quand cette génération de grognardes de la culture aura disparu, les musées seront alors des églises désertées et inutiles. A part les étudiants des beaux-arts, l‘immense majorité des jeunes ne voient pas l’intérêt de se poster devant une image fixe faite à la main. Surtout quand cette image représente une femme qui renverse son panier de pommes sur une table devant une fenêtre ouverte (des pommes bio à l'époue). Et dire que tous ces gens n’auraient pas filé un balle à  Chaïm Soutine. Je crois que c’est cela qui m’agace. Tant pis. Les vieilles dames font ce qu’elles peuvent. Il y a des jours où je me sens une vieille dame.

FESTIVAL D'AVIGNON 2016 ou la démocratie créative

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Je suis allé au festival d’Avignon cet été. Je n’y avais pas mis les pieds depuis 1984 (soit
32 ans…). Cette année là nous avions fait un happening sociologique avec mon
compère Federico Garcia-Mochales qui s’appelait "Connu, Inconnu. Vous voulez
être connu, venez nous voir ». Nous disposions de deux heures d’antenne sur une
radio libre locale et d’un quart de page dans le quotidien La Marseillaise. Pour faire
la promotion de notre opération, nous avions acheté un encart publicitaire sur tous
les sets de table des restaurant de la ville. On y voyait nos bobines surmontées
d’une bulle reprenant l’invective « vous voulez être connu, venez nous voir ». Dans
la journée nous nous promenions dans les rues de la cité et nous proposions aux
passants de venir parler d’eux à la radio. Nous les prenions en photo et La
Marseillaise publiait leurs portraits avec un court texte libre sous la rubrique
« L’inconnu du jour ». Nous nous démenions dans la foule chamarrée des
festivaliers. Nous en profitions pour voir quelques spectacles. Je me souviens de le
très impressionnante « Histoire de France » de Royal de Luxe et également du
Richard III mis en scène par Lavaudant dans le palais des papes.
Retrouver cette année l’ambiance de ce festival unique au monde fut un bonheur total. Rendez-
vous compte : 1400 spectacles dans le OFF !!! De quoi en prendre plein la tête. J’y
suis arrivé quelques jours après l’attaque islamiste de Nice. Les festivaliers
n’avaient pas baissé l’étendard. La ville grouillait d’une foule décontractée, avide
de découvrir des créations, de rencontrer des acteurs, de se laisser embarquer par la
magie de la scène, de se faire envahir par un texte. On y sentait une faim de culture
énorme, un appétit joyeux de tout ce qui relève de la création scénique. J’y ai vu
comme un magnifique exemple de ce qu’est une démocratie créative. J’étais
fasciné par la diversité des spectacles, des écritures. J’étais sous le charme de ce
foisonnement de talents peuplés de vieux acteurs qui cherchent encore et de jeunes
bondissants avec humour pour distribuer le flyer de leur spectacle. J’avais
l’impression d’une grande kermesse qui ne dort jamais. Je voyais 4 pièces par jour
entre 10h du matin et minuit. Après les spectacles, nous nous retrouvions aux
terrasses des cafés qui recouvraient la moindre place. Le bouillonnement créatif et
joyeux qui émane de ce festival tant grâce aux acteurs qu’aux spectateurs est la
forme magnifique de ce qu’est ce pays. Un pays où chacun peut faire sa
proposition, monter quelque chose, proposer une œuvre, pousser un cri qui ne soit
pas un cri de haine mais un cri de joie. C’est ici l’inverse du retour à
l’obscurantisme religieux que l’islamisme et tous ses sympathisants incarnent en ce
moment. C’est l’exact opposé. L’art et l’humour renferment toujours le meilleur
moyen de résister et de contredire radicalement les désœuvrés stériles
burkinophiles. Et on va continuer à réinventer le monde et à rejeter le religieux
d’où qu’il vienne. Rendez-vous l'année prochaine!



LE PROLO BASHING

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 Elle est impressionnante cette France qui va lentement (quoique) mais surement vers le totalitarisme postmoderne et High-tech. On voit évidemment les idées du Front National, fondé par les nostalgiques des croix de Feu, du pétainisme couard et des sympathisants du nazisme, s’ancrer dans le vote populaire par dépit, par ignorance, par lassitude et aussi « pour essayer ». Pour se souvenir comment marche la montée du fascisme (et de sa forme paroxystique, le nazisme), relire évidemment Wilhelm Reich… (entre autres). Les fascistes se servent toujours de la démocratie pour arriver au pouvoir et avant d’y installer les chemises brunes et les polices parallèles qui viennent un jour où l’autre cueillir ceux qui ont voté pour eux.

Curieux comme les mouvements (ou les think tanks) évangélistes ont réussi à noyauter la droite bcbg française pour remettre en question le droit à l’avortement, les droits homosexuels et le refus du multiculturalisme.

On assiste depuis 40 ans à la disparition de la classe ouvrière, du monde des petits, des sans grade, des sous éduqués, la chair à paté de l’hypercapitalisme débridé qui remplace les humains par des machines et qui refilent un emploi plutôt qu’un Travail histoire de banaliser l’indignité.

Il ne faut jamais oublier que ce sont des hommes qui font cela à d’autres hommes…

La mobilisation désordonnée de catégories sociales disparates entrainée par la loi Travail du ministre El Khomri imposée à coups de bélier par le 49-3, a engendré un phénomène de vindicte populaire attisée par la curée médiatique consensuelle des chaines d’infotainment qui s’en donnent à « cœur joie » pour discréditer ceux qui résistent aux effets pervers (nombreux) du capitalisme de gauche. Il est de bon ton en ce moment de se défouler sur le prolo syndicaliste. On entend (ou on laisse entendre) que ce sont ces ringards de syndicalistes qui empêchent la France d’aller mieux et d’être « à la  hauteur » des grandes économies actuelles et des enjeux de l’époque. On oublie que les enjeux de l’époque ont été fixés par les 3% de ceux qui tiennent les rênes du monde tout en donnant aux sociétés démocratiques l’illusion d’un bonheur brillant de « jolies marchandises » (Cendrars). On oublie qu’en bas de « l’échelle sociale » (ou, de la pyramide, les métaphores dépendent des époques), il y a les petits, les besogneux, ceux qui pointent à heure fixe. On oublie aussi que cette économie est basée sur l’exploitation des sous-prolétariats du tiers-monde. Je parle de ceux qui sont privés des droits les plus élémentaires pour prétendre à une vie digne.

Ici, j’observe le consensus mou qui consiste à dénoncer les syndicalistes ouvriers comme étant les ennemis du peuple alors que ce sont les grands trusts, les hyper holdings du CAC40 et du Nasdaq qui détournent l’argent des démocraties à leurs profits à longueur d’année. Même le dernier président de droite, Sarkozy, avait fini par plaider (du bout des lèvres, certes) pour la taxe Tobin (une idée en provenance des écolos à l’origine). Le 0,01% prélevé sur les marchés financiers, suffirait à régler le trou de la sécu, les déficits publics et une partie de la faim dans le monde.

La curée populaire que j’observe sur les réseaux sociaux, y compris chez des amis qui ont mal vieilli, consistant à traiter de tous les noms d’oiseaux les syndicalistes qui essaient de faire valoir les droits des éboueurs, des cheminots ou des manœuvriers de raffineries, a ceci d’affligeant qu’elle illustre assez bien en quoi cette France est prête pour voter front national. Ces bons français, convaincus qu’ils pensent pour le bien, en sont même à s’apitoyer sur des brigades de CRS ou de gardes mobiles ultra violentes (dont le métier consiste à réprimer sans réfléchir toute espèce de résistance populaire d’où qu’elle vienne) dès que ceux-ci se sont pris un « nion » ou une bonne raclée (pour une fois).

Les plus séniles d’entre eux, ces bons français d’un genre nouveau, sont scandalisés qu’une compétition de football soit perturbée par des grèves !!!! Ils ont honte pour leur pays figurez-vous… Voyez-vous cela. Enfin mais quoi ?! Perturber une compétition sportive ?! Mais comment peut-on oser?

Le « donnez leur du pain et des jeux » s’est transformé en « donnez leurs des téléphones portables, une télé et des matches de n’importe quoi » et ils oublieront d’où vient le mal. Cela fait 50 ans que le peuple de France n’est plus révolutionnaire. Il ne lit plus le journal, les livres, il ne parle même plus le français correctement.

Il est tout juste bon à se plaindre des marées noires entre la poire et le fromage mais empêche-le de voir le match ou de démarrer son scooter et là il dénonce son voisin. Aujourd’hui le voisin coupable est un syndicaliste ouvriériste. Les néofachos n’ont même pas à se casser la tête pour pondre un programme de gouvernement. TF1 et ses filiales ont fait le job. Nos français de début de siècle sont prêts. Le cul devant la télé, ils contemplent les courses de formule1 et les hommes-sandwiches des pelouses sponsorisés par les régimes médiévaux musulmans.

Pendant ce temps-là, la vague se recule. Elle prend son élan. Elle arrive.

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Le retour du religieux est une catastrophe

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Le retour du religieux (et du fait qui va avec) est une véritable catastrophe pour l’humanité comme l’ont été les choix énergétiques opérés par le capitalisme globalisé et le réchauffement climatique qui en est la conséquence. Une catastrophe.

La religion est une pathologie collective lourde. Son évolution le prouve dans toutes les civilisations où le monothéisme a fait la loi en falsifiant l’image du monde par la pensée magique et la préexistence des arrières mondes agissant comme un traumatisme sur les consciences individuelles. Les monothéismes ont toujours régné par la terreur de la pensée unique. C’est à dire par l’ostracisme.Dans l’histoire le fanatisme a toujours pris sa part par vague, par bouffées sporadiques, par épidémie pourrait-on dire. Les croisades motivées par la reconquête de « la terre sainte », point d’origine du mythe, furent d’une très grande violence. Les sarrazins le rendaient bien aux chrétiens.

Les exemples d’hystérie religieuse sont nombreux à travers les siècles.

Au neuvième siècle les cathares qui venaient des rives de la Mer Noire étaient un mouvement intégriste chrétien radicalisé (Xème/XIVème s) qui a semé le trouble politique pendant 300 ans environ. Ils ont finit au bûcher. La plupart d’entre eux y montait en chantant. On les appelait les Parfaits. Ils étaient convaincus d’obtenir le pardon de leur dieu chrétien. Ce mouvement fut comme une épidémie d’intégrisme qui fit trembler les régimes féodaux régionaux. L’inquisition fut un régime d’exception hystérique, barbare et  antisémite. Les évangélistes modernes, version offensive et hystérique du protestantisme germano-américain, revisite la pratique de la foi religieuse en infiltrant des classes défavorisées en Amérique latine et en Afrique tandis qu’ils prospèrent en Amérique du nord. Ils ont leur tendance dure « les soldats de Jésus » et leurs têtes de gondole soft « les athlètes de dieu » (parmi lesquels on compte beaucoup de footballeurs brésiliens).

La radicalisation de la religion musulmane à travers sa version extrême qu’est l’islamisme appartient au même phénomène d’hystérie réactionnelle collective.  Réactionnelle à quoi ? A la colonisation (nous sommes dans une période post coloniale) ? A l’exploitation des grands-parents maghrébins venus travailler à l’usine en France pour un smic et un logement en HLM (l’après guerre d’Algérie et le regroupement familial) ? A l’arrogance High-tech de l’occident ? A notre iconoclastie païenne créative ? A un complexe d’infériorité  scientifique ? A un complexe de supériorité pétrolière ? A un désir simpliste de revanche sociale ? A une double culture mal assumée (les enfants issus de l’immigration ont accès aux mêmes écoles gratuites, aux bibliothèques municipales gratuites, aux clubs de sports que les autres) ? A une collision historiquement violente entre la modernité numérique inventée par l’occident techno-scientifique et les concepts sociaux et philosophiques portés par les sociétés arabes théocratiques ?La crise des banlieues est caractérisée par la crise identitaire des fils et petits fils d’immigrés arabes ou africains. Apparemment les fils et petits fils de vietnamiens (descendants de colonisés aussi) ne ressentent pas la même crise d’identité… Il apparaît que cette crise identitaire souvent qualifiée dans le jargon socio-médiatique de « crispation » se traduit par une incompréhension et un rejet de la culture française, de ses fondements philosophiques, de son histoire, de son mode de vie, de ses traditions critiques, de sa quête utopique de contrat social laïque et scientiste. Ce traumatisme bi-culturel les mène à un recours à ce qui leur parait relever le plus de leurs origines culturelles, « l’appartenance » religieuse.

Qui l’eut cru ? Leur révolte réactionnelle ne se base pas sur une conscience de classe (qui fit progresser la cause ouvrière au cours du dernier siècle par exemple). Elle se traduit dans nos banlieues par une posture au style complètement inédit : djellabahs+ basket Nike+ coran+ pétards de kiff+ refus caractérisé de l’école publique+ machisme violent+ fascination pour la violence et le star system (liste non exhaustive). Dans son immense majorité la jeunesse issue de l’immigration n’est pas « Charlie ». Le 7 janvier dernier, la poignée de « Beurs » avec laquelle je discutais sur le boulevard Richard Lenoir à quelques centaines de mètres des locaux des martyrs libertaires, justifiait l’assassinat des membres de Charlie Hebdo.« On n’injurie pas le prophète » argüaient des jeunes de 18 ans. Qui l’eut cru (encore)? Nous verrons combien ils seront cette année quand sera organisée une grande marche républicaine en hommage aux victimes des attentas du 13 novembre. En attendant les intellectuels arabes, décideurs religieux ou autres sont toujours aussi absents des plateaux médiatiques français ces derniers jours. Quand on demande aux imams locaux de nous expliquer si l’intégrisme prend sa source dans le coran, ils se perdent en conjectures confuses et incompréhensibles (http://www.20minutes.fr/societe/1730427-20151114-rachid-benzine-islamologue-daesh-instrumentalise-verset-coran-communique).

On n’arrive toujours pas à savoir ce qui est écrit dans le coran !!! Faut tuer les autres ou faut pas (le djihad) ? Faut convertir les autres ou faut pas ? Faut tuer les femmes adultères à coup de pierres ou faut pas ? Faut torturer les homosexuels ou faut pas ? Faut exciser les petites filles ou faut pas ? A quoi peut servir un livre dont le message est aussi confus et indigent dans lequel la menace « d’un dur châtiment » pour ceux qui ne croient pas à ce livre, est présente toutes les 5 lignes?

La religion n’est pas la pensée. La religion n’a pas le monopole de la foi ni même de la miséricorde. La religion est juste un instrument de conquête et de maintien du pouvoir par l’entretien de la peur et l’obligation à se soumettre (musulman signifie : celui qui se soumet). La soumission n’est pas une ambition digne pour un être humain. A ce titre, il faut plaindre les peuples arabes qui pensent en rond depuis 14 siècles sous le joug de pouvoirs monarchiques esclavagistes et claniques. Ce sont des peuples qui ploient sous la pensée unique bricolée pas des hommes pour des hommes dont les premières victimes sont leurs propres femmes.La crise mystique actuelle, particulièrement forte chez les musulmans, occidentalisés ou pas, a tout d’une épidémie. Elle est très difficile à enrayer. Elle s’internationalise, comme tout. Elle offre des idoles aux jeunesses issues de l’immigration sans travail dans les pays riches. Ses petits prophètes barbus (coran dans la main droite et kalash dans la main gauche) sont les nouveaux curés obscurantistes. Cette crise mystique rompt leur ennui maladif et les transforme en bons soldats de dieu d’une religion ouvertement prosélyte.

Contrairement à ce que les médias disent, la crise des migrants n’est pas seulement une crise européenne, c’est avant tout une crise des pays arabo-musulmans. La civilisation musulmane est dans une crise profonde dans toute la région panarabique. Ses peuples s’enfuient. Les guerres civiles font rage. La guerre de religion entre sunnites et chiites est à peu près l’équivalent du schisme sanguinaire entre catholiques et protestants (les treizièmes et quinzièmes siècles européens). Les théocraties musulmanes du moyen orient ont été projetées dans le vingtième siècle post-moderne grâce à la fin de la colonisation et à la manne pétrolière. Elles sont des régimes féodaux esclavagistes et sexistes conduits par une pensée unique patriarcale qui ostracise les droits de l’homme, la liberté d’expression, la condition de la femme (etc…). Leurs conceptions de l’homme, de l’Histoire, du temps, de l’enfant, n’ont aucun rapport avec les nôtres. Nous ne parlons pas de la même chose qu’eux. A part ça, il ne s’agirait pas d’un choc de civilisation… On peut en douter.

Nous verrons si l’utopie républicaine enfantée dans la terreur révolutionnaire de 1789 est plus forte que ce que Houellebecq appelle « la religion la plus conne du monde ». Nous verrons si les citoyens laïques que nous sommes sont prêts à combattre les nouveaux curés que sont les imams et leurs affidés. De cette époque complexe on se souviendra notamment qu’il y eut une épidémie d’intégrisme religieux qui provoqua un exode de plusieurs milliers de jeunes arabes ou d’origine arabe vers le moyen-orient motivés par une crise mystique et une fascination pour l’austérité et la violence. Ils se prirent pour les soldats de dieu. Ils s’oublièrent. Ils se firent exploser. Ils disparurent.

Il nous faut résister au retour du religieux partout dans le vocabulaire, dans les débats, dans les médias, dans les écoles, au supermarché, dans les stades,… Il n’y a pas de terre sainte. Il n’y a pas de saints. Il n’y a pas de dieux, pas d’idoles, pas de prophètes. Il y a nous, les hommes, les femmes, les enfants. Nous n’avons pas besoin de dieu pour construire le monde libre. Nous ne prions pas, nous méditons. Nous n’idolâtrons pas, nous créons. Nous ne rêvons pas du paradis, nous l’imaginons ici et maintenant. Nous ne nous prosternons pas, nous nous levons et nous travaillons.

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POUR CHARLIE CONTRE LES BARBARES RELIGIEUX

Hommage aux martyrs de Charlie Hebdo. 10 Janvier 2015. D'après

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LE GRAND DANIEL ARASSE

Nous sommes en 1977, libéré du lycée, du Bac et des angoisses qui vont avec, je décide de m’inscrire à l’université de Tolbiac en Histoire de l’art. J’ai lu/vu quelques livres sur Michel-Ange ou Vinci, j’ai vu Goya, Bosch et Velasquez au Prado, j’ai vu la salle Rubens du Louvre, j’ai réalisé quelques copies de Dali que je revendais dans la cour du lycée. C’est tout. Je ne sais rien. Je sais juste que toute ces vies et ces regards croisés sur des tableaux m’impressionnent, ce type en croix qui ne cesse de souffrir, ces rais de gloire fabriqués à la main pour donner l’illusion du paradis, ces perspectives fuyant à l’infini dans des nimbes ouatées m’ont convaincu assez tôt que quelque chose de complexe se donne à comprendre.

J’arrive dans le sinistre bâtiment universitaire de la rue de Tolbiac sur la pointe des pieds. Je suis dans la fac la plus laide du monde. Des blocs de verre accrochés à une épaisse colonne centrale de béton, le tout posé sur des monticules de béton recouverts de galets épais m’engloutissent avec des milliers d’autres. Comment un lieu aussi dramatiquement laid peut être le réceptacle d’une quête aussi pure ? Si on ajoute à cela la bousculade quasiment orchestrée par l’administration et la confusion bureaucratique orchestrés à dessein dans le but de dégouter les clients (les lycéens fraichement émancipés). Le dégout est à son comble.

J’étais prévenu: « N’oublie pas que, quoiqu’il en coute, le premier cours auquel tu dois t’inscrire c’est celui d’Arasse et surtout les Travaux Dirigés, quitte à bousculer du monde et à en écarter du coude. Tu sais, les places sont comptées en TD, c’est 30 maximum. Débrouille-toi. Ne rate ce prof sous aucun prétexte sinon ton année est foutue ! Et pour les cours en amphi, arrive en avance, une demi-heure minimum sinon tu n’auras pas de place, tu ne verras rien, tu n’entendras rien». J’ai fait confiance, j’ai joué du coude, j’ai brandi bien haut ma carte d’inscription et j’ai crié comme dans la chanson. Arasse, rien que le nom sonnait comme une lame. Je devais être à la hauteur de ceux qui m’avaient précédé et ne s’en étaient manifestement pas remis. Je me suis inscrit sans savoir et suis sorti de la mêlée indemne. Quelques semaines plus tard, j’ai eu le privilège d’écouter le grand Daniel Arasse.

En découvrant la figure de cet homme d’une quarantaine d’années, j’ai découvert ce que le charme signifiait. J’ai aussi appris que le charme pouvait être le principal ressort de la pédagogie.

Arasse, c’était une voix, à la fois suave et chaude, de grands yeux, une chevelure abondante et ondulée, une corpulence solide, une taille respectable, une assurance certaine. Je crois qu’il fumait la pipe. Un physique à faire se pâmer les étudiantes. Autour de lui se trouvait toujours un aréopage de jeunes filles ou de femmes mûres prêtes à tout pour être au premier rang ou dans son entourage direct telles des vestales attendant le message divin. Lui, imperturbable, conservait un comportement normal qu’une toux feinte et brève trahissait avec ironie lorsque probablement la situation devenait gênante devant tant de pression féminine ou d’offrandes à peine discrètes.

Il donnait un cours d’histoire de l’art des temps modernes, qui partait du XVème traversait les XVIème et XVIIIème siècles jusqu’à la fin du XIXème qu’il survolait. Il démarrait cependant avec les primitifs italiens, la peinture à fresque, les petites chapelles romanes de Toscane, d’Ombrie ou de Vénétie. En quelques semaines, ma vie fut peuplée de nouveaux héros. Des cohortes de génies aux noms chantant sortaient soudain des abimes de mon ignorance depuis les ombres géantes de Michel-Ange ou Leonard par delà les petits villages de l’Italie profonde.

Arasse était le narrateur de ce grand théâtre de virtuoses. Ce que l’on m’avait annoncé se vérifia très vite. L’art de la pédagogie quand celle-ci est agie par un alliage précieux de charme, d’érudition, de simplicité d’expression et d’exigence bien dosée, vous transporte et vous reste.

L’amphithéâtre où il enseignait était plein. Je veux dire qu’il était plein toute l’année. On se bousculait en effet. Lui, se postait toujours au centre et en haut de l’amphi à côté d’un projecteur de diapositives. De l’obscurité sortait la lumière, une lumière habitée d’un théâtre savant fait de sacrifices, de fuites, de martyrs, de noces, de draperies, de regards en coin, de transfiguration, de contraposto, de décapitations et d’annonciations dans des jardins clos.

Mes nouveaux héros s’appelaient Giotto, Piero Della Francesca, Cimabue, Lorenzo Lotto, Pontormo, tous les amis de Caravage, Brunelleschi, Tintoretto, Rafaël, Titien. Il y a avait aussi quelques flamands incroyablement doués, des allemands, une poignées d’espagnols et des français ayant fait le voyage initiatique. Dans le monde peint des gens de robe résidait une explication magique du monde.

Ce qui était beau chez Arasse c’était non seulement sa maitrise de la culture italienne mais aussi et surtout le déroulement de l’enquête qu’il semblait mener sur le sens profond de ces peintures empreintes des textes bibliques. Il nous faisait croire à un mystère à percer en permanence que seule une observation de tous les instants et de chaque millimètre de toile (ou de mur) pouvait révéler. Et à qui appartient cette main dans la confusion des corps de cette descente de croix ? Et pourquoi ce miroir noir entre une mandoline et un compas ? Et pourquoi ce crâne allongé qui barre le tableau ? Et pourquoi cette enfilade de colonnes qui sépare la vierge de l’ange qui lui fait face ? Et est-il vraiment en face ? Et comment cet escargot posé sur ce parapet à côté d’une signature? Et comment Judith se distingue de Salomé ? Et comment tenir cette position impossible en haut d’un chapiteau de colonne ? A toutes ces questions vertigineuses répondait la voix rassurante de Daniel Arasse. Lui, avait regardé. Lui avait passé des heures à observer, scruter, noter les détails, enregistrer les anomalies pour y trouver non pas des réponses de philosophes mais des explications d’historiens. Des réponses qui ont du sens. Et dans ses réponses il y avait tout Panofsky, Francastel, Kenneth Clark, de Voragine, l’ancien testament, Vasari, Diderot, Hume, quelques hérétiques aussi, Giordano Bruno, Savonarole, des princes éclairés comme Laurent de Médicis, des moines savants qui finissent sur des buchers. Que du beau monde. Une cohorte bigarrée d’hommes et de femmes qui s’étaient consacrés à la conquête du savoir par le perfectionnement inépuisable du geste de la main et la force de l’esprit. Dans son commentaire il y avait souvent cette question qui servait de ponctuation et aussi de respiration : « comment dire ? » lançait-il au milieu d’une phrase. Par cet emploi, il feignait une hésitation et retardait habilement la réponse. Il profitait d’elle pour glisser une digression ou pour s’assoir à notre banc, il nous invitait à une pensée en mouvement. Arasse ne cherchait pas à vulgariser. Son propos se développait en arabesque. Il cherchait à former des historiens, c’est à dire des gens bien renseignés sur l’époque qu’ils étudient et capables de dénouer le rapport entre le mouvement des bras qui déposent le christ, les lentilles de Galilée convaincu d’une cosmogonie précise, l’enchainement des couleurs des vêtements dans l’assemblée de donateurs qui entourent un nouveau-né à tête d’adulte ou bien encore cet homme de dos au premier plan de la célébration d’un roi.

L’essentiel de son charme passait là, dans cette brève interruption « comment dire ? ». Le diable se cachant, parait-il dans les détails, il y consacra quasiment sa vie. Autrement dit, en révélant les anomalies de nombreux tableaux de l’Histoire, il a voulu signifier que le sens n’est jamais résolu ou même que l’erreur peut-être préméditée afin que le sens des choses ne soit jamais figé mais en perpétuelle reconstruction. Il nous dit aussi que le monde d’avant la révolution est un autre monde, une enfilade de signes qui désignent des mythes qui nous fondent tout autant qu’ils nous sont devenus étrangers.

Il y a quelques années j’ai appris la mort de Daniel Arasse en discutant avec une de ses anciennes élèves devenue conservatrice de musée. Il a eu une maladie pulmonaire. Ses poumons se remplissaient d’eau. Cela doit porter un nom, surement. Après ses années d’enseignement dans cette horrible Fac de Tolbiac, il avait dirigé l’institut d’art de Florence (un paradis) puis commencé à publier. Il était de plus en plus sollicité pour des conférences, des émissions de radio, des cours. La plupart de ses ouvrages ont été publiés post mortem. Une œuvre immense. Je repense souvent à sa figure passionnée, au ton appétissant de sa voix. Dans mon panthéon, il tient une place centrale. Quand on tape Daniel Arasse sur google en Images, ce sont des tableaux italiens qui aparaissent.

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COMMENT COMMENTER LE FOOTBALL?

On ne sait pas si le football qui se pratique aujourd’hui sur les pelouses des équipes professionnelles est de meilleure qualité que celui d’antan. Ce qui est sûr c’est que les footballeurs sont mieux formés, plus athlétiques, mieux encadrés médicalement et souvent accompagnés psychologiquement grâce à des nouvelles techniques comme la sophrologie. Le sport étant devenu un spectacle, les joueurs sont même préparés à l’épreuve de l’élocution face aux médias qui ont pour mission principale de les transformer en ce qu’ils appellent des stars.

Compte tenu des évolutions des techniques de préparation, le jeu est devenu plus athlétique, plus engagé. Depuis les années 70, on parle de football total.

Cela dit le football est un des sports les plus archaïques qui existe pour deux raisons : son principe de jeu est d’une simplicité extrême et les règles qui le régissent n’ont quasiment pas évolué depuis son origine. Pour autant, on peut affirmer tout de même que le jeu s’est enrichi, accéléré, densifié.

Ce qui s’est dramatiquement appauvri en revanche c’est le commentaire qui accompagne ce jeu. Il y eut cependant quelques exceptions dans les années 70 à travers des commentateurs talentueux qui donnaient une dimension joyeusement lyrique aux matches importants. Je pense à Michel Drucker par exemple (alors que dans le rugby officiaient magnifiquement George de Caunes ou Roger Couderc). L’amérique latine ou l’Angleterrre étaient déjà dotés de commentateurs qui savaient donner de la chair à leur verbe.

Nous sommes peut-être au pire moment de l’ère du commentaire sportif. Le pire des journaliste-commentateurs officie sur TF1. Il s’agit de Christian Jean-Pierre. Moi, du haut de mon canapé, lorsque, obligé, je fais une incursion sur cette chaine de télévision, pour cause de match, je l’appelle Jean-Pierre-Pierre ou Jean-Christian-Pierre. Le type est charmant mais sa voix pleine d’innocence et de naïveté n’a d’égal que son manque de talent à commenter un spectacle aussi riche, rapide et parfois complexe qu’est un match de foot, en particulier lorsqu’il s’agit d’un match de coupe du monde dont l’enjeu est fort. Les chaines ont pris l’habitude de compenser l’incompétence rhétorique des journalistes de métier en leur adjoignant des « consultants » issus de le société footballistique (comme on dirait « la société civile ») qui sont censés apporter une expertise technique et un vécu.

Mais cela n’empêche pas notre Jean-Christian-Pierre d’énoncer sur un ton égal tout le florilège des expressions toutes faites qui aident à décrire un match de foot. L’activité principale de son commentaire consiste à énumérer les noms des joueurs qui se passent le ballon. Son propos est miné par l’angoisse du résultat. Cette angoisse à tendance cocardière lorsqu’il s’agit de l’équipe de France, l’empêche complètement de commenter, c’est à dire d’illustrer verbalement, ce qu’il voit, ce qui se déroule devant ses yeux et qui, au surplus, est amplifié par les écrans, les zooms, les ralentis. Son expression se réduit à des phrases du type « la tête de Giroud, Varane le contrôle ». Ne cherchez pas d’adjectifs, il n’en emploie jamais. Jamais en effet vous n’entendrez dans aucune commentaire actuel, toutes chaines confondues, des adjectifs qui pourtant trouveraient dans le champs sportif un usage idoine tels que « habile, audacieux, créatif, sophistiqué, travaillé, adroit,… ». Dans le commentaire de JeanChristianPierre, pas d’adjectif, pas de qualificatif, pas de métaphore, pas d’observation, pas d’étonnement, pas d’analyse. Jamais.

Son propos est juste un blougi-boulga d’expressions à la mode les plus conventionnelles possibles telles que « il a centré dans le dos de la défense ». Jamais il ne qualifiera autrement une belle ouverture qui transperce une défense (transpercer, pénétrer, traverser, …). Jamais il ne percevra la figure exceptionnelle ou inédite d’un geste, un amorti dans le mouvement, une extension incongrue qui donne au corps l’extravagance furtive d’une position. Jamais il ne sera en mesure de déceler la posture stratégique d’un groupe, sa disposition psychologique à un moment précis d’une action de jeu. Jamais il ne pourra donner sa dimension esthétique ou dramaturgique à l’expression furtive d’un visage, à la torsion inédite d’un buste, à l’harmonie des corps en mouvement, au désordre apparent des membres d’un corps qui tentent un geste. Ne lui demandez pas de qualifier une situation toute de lumières, de couleurs, de cris, de sueur, de boue, de griffures et de plis, il ne les voit pas. Et tandis qu’il récite quelques statistiques techniques lues dans le journal l’Equipe du matin, se déroulent devant lui des milliers de micro-événements sublimes et dérisoires qui font la beauté d’un corps en action, d’un muscle qui se tend, d’un visage qui appelle, d’un ballon dans l’espace dessinant une géométrie imaginaire dont la fin idéale est de venir fouetter un filet qui se moire comme une vague tandis que devant la ligne de but s’effondrent les corps emmêlés des adversaires d’un soir. N’attendez pas qu’il décrive cela, l’unicité d’une action sportive, le langage des corps et des couleurs mêlés, le bruit de la foule, l’ivresse des chants des supporteurs. N’exigez pas dans son commentaire qu’il manifeste une vision critique et créative de ce qu’il voit. Rien pour lui ne mérite un adjectif, un sens, une couleur, un ton, une référence. Avec lui tout est pauvre. Le foot dont nous disions pourtant que la simplicité confinait à l’archaïsme est ici réduit à son expression la plus simpliste, la plus vide de vie, de chair, de football quoi. Ce type là, gentil au demeurant, enlève par défaut toute la dimension esthétique de ce sport, son romantisme, son humanisme même. Il freine ce sport dans son évolution et appauvrit le regard du spectateur. C’est assez déplorable mais c’est une bonne méthode pour maintenir les foules dans un abêtissement généralisé.

"Dans le peau de l'ours"

Le monde de la performance artistique a toujours charrié du boire et du manger. Comme tous les mouvements artistiques, me direz-vous ? Il convient donc toujours d’être vigilant, en particulier dans cette époque de grand mélange médiatique ou le vrai du faux ne se distinguent quasiment plus.
Avec « Dans la peau de l’ours » la performance de Abraham Poincheval au musée de la chasse et de la nature, on atteint un sommet de non sens idéologique, de bricolage conceptuel post-new age, et de greenwashing narcissique.

Le descriptif de la performance est déjà un joli morceau de mièvrerie dialectique : "Comme l’ours, il est placé en état d’hivernation. Comme lui, il se nourrit de végétaux herbacés, de baies, d’insectes, de miel et de fruits". On parle ici de l’artiste performer bien entendu. Ils auraient du ajouter : « comme lui, il vit dans un hotel particulier du XVII/XVIIème siècle, au chaud, il dort dans une couette, il lit des livres, il a l'électricité et une bouilloire pour le thé. Il fait sous lui grâce à un tuyau qui est relié à un plancher technique, il a une montre au poignet pour se "réappropier l'espace et le temps". … Hahaha !!!. Le faux concept bidon ! Hilarant !!!
Goutons ce verbiage choisi et bien dosé « comme lui (l’ours) il est placé en état d’hibernation… dans cet état de somnolence propice à la distanciation et à la prise de recul »… Le mec hiberne au printemps dans un Hotel surchauffé (comme tous les bâtiments parisiens) à l’instar de l’ours qui, lui vit à poil (c’est le cas de le dire) et aime prendre de la distance, c’est bien connu, quelque soit le temps qu’il fait dehors (c’est à dire dedans puisque que quand tu vis à l’état animal, il faut bien reconnaître que le dedans et le dehors ont tendance à se confondre joyeusement !
Et ça, goutez moi ça : « Quant à l'ergonomie de l'habitacle, dont le sol est recouvert d'un fin matelas de mousse, elle a donné lieu à un mois d'essais nocturnes pour être le plus confortable possible. » Etre le plus confortable possible !!!! Ben voyons !

On pourrait disserter longtemps sur l’ennui des humains des villes qui les conduit à mettre en scène n’importe quelle supercherie rapidement brainstormée (sympathiques, certes) grosses comme eux et appareillées gentiment des cautions d’usage. La caution littéraire n’étant pas la moindre (il faut ça rive gauche). Et que je te saupoudre tout ça d’un peu de Thoreau ! On va rajouter un peu de Jules Vernes, c’est plus populaire, ça fait rêver, tout le monde connaît. On nous dit même qu’il a prévu de faire un peu « d’exercice musculaire » grâce à un système de sangles élastiques. Pour quoi faire ? Des muscles pour quoi faire quand tu vis couché avec des livres ? C’est en sortant qu’il faudra faire du stretching mon grand ou alors partir en montagne (dans les Pyrénées par exemple) mettre ton corps  à l’épreuve de la nature… la vraie.

Pierre Restany qui avait séjourné longtemps en amazonie disait des indiens que leur culture était leur sens de la nature. Ils s’y offraient nus. Nous sommes loin des méga-urbains qui s’ennuient en regardant des films qui les filment.
Nous sommes loin du radicalisme de Joseph Beuys ou de Vostell ou de Chris Burden ! Ou même de l’émission américaine « human vs nature ».

L’article du journal Le Monde vaut aussi par son vide intellectuel et son manque de recul (pour le coup) http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/04/02/dans-la-peau-d-un-ours-pendant-treize-jours_4393594_3246.html. La journaliste a bien recopié le dossier de presse. L’avant-garde n’est pas le truc du Monde, disons le.
Enfin il y a l’inévitable « dimension chamanique ». Les mecs se prennent pour des chamanes dès qu’ils entendent leur estomac gargouiller. C’est le plus hilarant de tout l’article. « l’artiste invoque Ulysse et le cheval de Troie » nous dit Le Monde. Cheval de Troie mais pour quelle guerre  et pour quel voyage?????

Moi je trouve que, même si Abraham est un gars respectable et sûrement sincère (et sympathique, n'en doutons pas), il se trompe un peu dans l’expression de sa quête artistico naturaliste. Il ressemble à ces gens qui font du jogging au bord du périph’ ou de la gym enfermés dans des lieux clos et chers.

C’est du art washing comme il y a du greenwashing ou du socialisme washing.
C’est l’époque qui veut ça.
L’idée la plus drôle (et la plus aboutie) est que l’artiste enfermé dans sa boîboîte observe les visiteurs par le trou du cul de l’ours mort.

Poincheval en méditation

 

 

25 avril 2016

ENCORE EUX, TOUJOURS EUX

bougies

C’est dingue ! Depuis les attentats du 11 septembre 2001, on ne parle que d’eux.
ON, ce sont les médias, les intellectuels, les politiques aussi évidemment.
EUX, ce
sont les islamistes et leur cortège d’avatars, de courants, de haine, de complexes, de pétrodollars et de banlieusards désœuvrés.
A la vue des ruines et des taches de sang
provoqués par leurs petits soldats névropathes, on hésite entre l’auto flagellation à la française et le vatenguerrisme technologique. L’islamisme, c’est à dire la version extrémiste de la religion musulmane, a replacé la religion au centre des débats alors
même que nous avions eu la sagesse de l’écarter des décisions du pouvoir (la loi de 1905 su la laIcité). Depuis un siècle, la question de dieu et de ses quatre volontés était sortie de nos préoccupations quotidiennes. Nous n’avions plus qu’à nous préoccuper de nous, le peuple, l’individu, le corps social, l’éducation, la solidarité sociale, la quête du bonheur comme utopie révolutionnaire hugolienne, le progrès,
l‘émancipation des femmes, l’accès au savoir pour tous, l’échange par l’art et la liberté d’expression, le refus de la pensée magique et des fables manipulatrices par l’athéisme, la gnose ou l’hypothèse scientifique. Au lieu de cela, la religion la plus attardée de la planète, l’islam (qui signifie : celui qui est en paix et qui est soumis) déboule avec sous le bras (armé) des textes xénophobes, des sourats remplies d’exhortations à la peur, une tendance prosélyte séculaire, une conception de lafamille, de la femme et de l’homme qui n’a plus cours ici depuis plusieurs décennies et une allergie congénitale au progrès et à la science. Nous allons devoir remettre en place ces nouveaux curés, les imams et leurs affidés, de la même façon que nous avons écarté les curés chrétiens des voies de la république. Les plus prudes d’entre nous refusent toujours de croire aux conflits de civilisation très bien décrit par Huntington entre l’occident et le monde arabe (ou entre le monde arabe et le reste du monde plus précisément …). Les images ne leurs suffisent pas, les systèmes sociaux, les raisonnements claniques, les rigidités historiques, les souffrances des intelligentsias, la conditions des femmes de toute la région panarabique… Ceux qui pensent que refuser les outrances de cette civilisation n’est rien d’autre que de l’islamophobie, oublient que nous le faisons au nom de l’idéal démocratique et républicain qui est un work in progress exigeant, quotidien et qui
ne saurait être entravé par des esprits qui pédalent en arrière.

Hors donc, on demande et redemande aux imams autoproclamés ce qu’il y a vraiment dans le coran. S’il y est vraiment écrit qu’on a le droit de lapider les femmes, de fouetter à mort des contestataires, de couper la main des voleurs, de n’autoriser aucun droit aux femmes que celui de se cacher sous des tissus, de traiter les non musulmans en mécréant. Des milliers d’heures médiatiques et de kilomètres de journaux sont consacrés aux musulmans, à leurs états d’âmes, à l’ennui vécuspar la troisième génération de fils d’immigrés en Europe, à leurs tendances violentes. Ces mêmes imams, s’ils ne prêchent pour la plupart pas la guerre (dite) sainte ("guerre sainte" est un oxymore), ne leur bourre pas moins le mou de concepts dépassés et puérils tels que le paradis et l‘enfer, la parole divine, la soumission et la crainte d’un dieu supposé. Les paroles de Tareq Oubrou, le « grand » imam de
Bordeaux sont assez éloquentes dans le monde du 26 mars dernier. Il parvient à tricoter un concept « l’ijtihad » afin de lutter contre « la tentation de céder à la paresse qui consiste à essentialiser les religions (les, pas LA), « chasser les préjugés et les idées toutes faites ». Les curés ont toujours eu l’art d’inverser les rôles. Alors que ce sont eux qui définissent le monde par des idées toutes faites et sans nuances, ils en accusent ceux qui restent éveillés et les empêchent de vendre leur sable. Les chrétiens, las de se voir reprochés leurs passé sanguinaire et génocidaire, avaient réussi ce tour de force dialectique dans les années 80 de renouveler leur rhétorique idolâtre en troquant le débat sur la violence exercées par les clergés sur les masses, par la promotion d’un rapport personnel à dieu (ou a son fils comme on veut) comme socle unique de la foi. Ça évite de faire le procès du passé, de la pédophilie, de l’abrutissement des peuples sous le joug d’une explication du monde sans nuances et sans fondement. Les musulmans modérés font pareil. C’est fin comme du gros sel comme disait ma grand-mère. L’imam de Bordeaux veut « résister en diffusant une lecture de l’islam appropriée à notre époque » et concède que la lecture religieuse « était peut-être valable au moyen-âge »…
Diffusez, diffusez, il
en restera toujours quelque chose. Ils sont malins. Mine de rien il fait porter le chapeau à l’occident. Ecoutez ça : « le terrorisme est le produit de notre postmodernité caractérisée par la technique dans une main et l’émotion dans l‘autre. Le terrorisme consacre la défaite de la raison ». Toujours malin. Autrement dit. Nous aurions perdu. Le terrorisme nous informerait « sur nos propres dysfonctionnements ». Ben voyons ! A aucun moment il n’est question des dysfonctionnements outrageux des sociétés musulmanes !!! C’est dingue. En réalité le terrorisme islamiste consacre l’échec de la pensée musulmane et des sociétés qui ont adopté cette religion.

Il en va de même à propos de la crise des migrants. Contrairement à ce que disent les commentateurs, il ne s’agit pas d’une crise européenne mais d’une crise arabe !!!!??? Hé les mecs vous avez une poutre dans l’œil ! Ce sont des sociétés musulmanes totalitaires qu’affluent des millions de migrants. C’est de la crise de ces sociétés là et de leur délitement qu’il s’agit. C’est ici qu’ils viennent se réfugier. D’ici personne ne fuit pour aller se réfugier en Lybie, en Egypte, au Yémen ou en Tunisie…

Voilà où nous en sommes, à devoir supporter leur omniprésence dans les débats, sur les ondes, dans les journaux, sur les plateaux télé. Ils ne lâchent plus le micro. Ils occupent le champ médiatique mais aussi l’espace des consciences collectives. On ne parle que d’eux, de leur dieu, de leur prophète, de la foi religieuse, de l’islam, des musulmans, de leur voile, de leurs terroristes, de leur texte. Qui l’eut cru ? Qu’on nous construirait ici de nouveaux temples religieux ? Que les gens se remettraient à se prosterner devant des dieux qui brillent par leur absence ? Le retour de tous ces peuples réactionnaires aux religions stériles et totalitaires a bel et bien mis fin à nos 20 ans. L’athéisme va devoir inventer une forme de militantisme.

Il y a une urgence de résistance active.

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26 janvier 2013

LES MARINS NE SONT PLUS CE QU’ILS ETAIENT, LA MER NON PLUS

Assis sur un rocher ou prospère une colonie de moules bien grasses, Christophe Colomb observe le soleil se coucher à l’horizon de la mer océane. Il sait que l’on peut rejoindre les Indes par le couchant, il brule d’envie de prendre le large pour savoir. Il relis les cartes de toutes les époques, des plus antiques, les grecques avec Ptolémée, les phéniciens qui longèrent la côte africaine, les récits des hommes du nord qui posèrent le pied sur une Terre Neuve où vivaient des indiens Beotuks avec lesquels ils se croisèrent au IXème siècle, les arabes qui tracèrent les cartes de l’Afrique orientale, les égyptiens qui pressentaient que le dessin des astres dessinait de larges routes. Tout lui parait cohérent. Il y a forcément une route au couchant. Déjà de nombreux portugais s’étaient aventurés découvrant les iles du Cap Vert, puis bientôt le Cap Tormentoso (le cap de Bonne espérance) et la remontée de la cote orientale de l’Afrique, puis les Indes, les iles Moluques d’où l’on ramène les épices souvent au prix de batailles contre les navires musulmans (arrivés avant) ou bien contre les populations hostiles de certains archipels. Les marins de ces temps-là venaient de tout le pourtour méditerranéen. C’étaient des hommes rudes et pauvres. Les conditions de vie à bord étaient d’une grande précarité et les règles sociales très strictes. On ne savait pas quand on revenait et si l’on revenait, et dans quel état. A bord du bateau, on entendait parler toutes les langues. Les portugais furent sans doute ceux qui organisèrent le mieux les routes commerciales et militaires entre leur cote atlantique et les Indes en passant par Madagascar, les iles Moluques et les Philippines. Il suffit de dénombrer tous les forts portugais qui balisent le pourtour africain et le golfe persique. Quand ils ne pouvaient pas accoster comme à Cipangu (le Jap on)par exemple, ils jetaient des bibles à la mer dans l’espoir qu’elles seraient récupérées (et lues !) par les indigènes. Il ne faut pas oublier que l’ethnocentrisme (expansionniste) catholique européen avait pris soin par une bulle papale de diviser à l’avance le monde en deux, moitié pour les espagnols, moitié pour les portugais. Pendant un siècle à peu près, les expéditions vers les Terrae Novae s’enchainaient sous les bons hospices de la casa de Contratacion qui accordait ses crédits aux projets qui lui paraissaient solides (et crédibles) au nom de la couronne d’Espagne.

Les marins qu’ils soient matelots, capitaine ou pilote, prenaient énormément de notes, dessinaient, collectaient sans cesse. Leurs journaux de bord relataient avec précision les faits et gestes de leur équipage. Ces journaux sont aujourd’hui des témoignages précieusement conservés dans les Archives de Séville, Salamanca, Londres ou Istamboul. L’épopée de Magellan (Hernando Maghalanes) est d’une dimension épique incroyable. Il est marin, il fait ses classes comme simple matelot au sein de plusieurs expéditions militaires (et commerciales) portugaises jusqu’en Inde et aux fameuses Moluques d’où l’on rapporte le gingembre, le poivre, le curry pour donner comme par miracle du gout à la cuisine européenne. Ces opérations ne se font pas sans violence tant vis à vis de certaines populations locales que vis à vis des navires arabes qui voient évidemment d’un assez mauvais œil les tendances expansionnistes des chrétiens. Magellan s’endurcit donc pendant des manœuvres difficiles ou des comités d’accueil hostiles à la vénalité affichée des commerçants chrétiens. Les années font de lui un marin expérimenté et précis. Lui aussi écoute les récits des pilotes de navire, étudie les cartes et pressent qu’une route au sud ouest existe pour rejoindre les Indes et l’empire du grand Khan (la Chine). Il parvient au prix d’une infatigable opiniâtreté à se faire financer son aventure par la cour d’Espagne (nul n’est prophète en son pays). Il arme 5 navires bourrés d’Espagnols qui ne le portent pas dans leurs cœurs (rivalité oblige). L’ironie de l’Histoire est qu’il ne finira pas son tour du monde car il fut assassiné dans une petite île de l’archipel des Moluques au cours d’une négociation avec un petit roi qui ne voyait pas d’un bon œil l’arrivée de ces étrangers suréquipés et trop curieux. Celui qui fur le premier homme à faire le tour du monde fur son esclave, Henrique. Il n’est pas dans les livres d’histoire.

Nous sommes en 2013, les médias annoncent l’arrivée des marins du Vendée Globe. La misère de l’événement est à son paroxysme. Elle s’apparente à l’ennui mortel (et mortifère) des retransmissions de sports polluants (F1, moto,…). Les médias n’annoncent que des chiffres : le temps qu’ils ont mis, la météo, la taille des creux de vague, le nombre de spectateurs présents sur la digue, le précédent « record », le classement et la joie supposée des retrouvailles familiales (ce sera le seul moment d’émotion ( ils sont allés vite donc ils sont des héros). Les images retransmises pendant la course ont, comme d’habitude, été consternantes ; un marin hirsute, fatigué et trempé en premier plan, derrière lui une forte houle soit grise soit bleue, en fonction du temps, et des autocollants partout arborant la marque du sponsor (l’emplacement des autocollants est calculé à l’avance en fonction des angles de caméras embarquées sur le bateau). Je suis content que mes cotisations à la Macif aient permis à un désœuvré d’aller passer deux mois de vacances en mer. J’aurais préféré que la Macif garde le pognon pour me rembourser mes dents. Comble de la misère chiffrée des distractions contemporaines, ledit marin précise dans un bref interview radiophonique qu’il « gère » son arrivée (et son classement). Voilà, ils vont arriver les uns après les autres et comme d’habitude, ils n’auront rien à dire sur la mer, les animaux, l’état des océans. Ne vous attendez pas à de l’épique, ils n’en sont pas équipés. Ils ne vous diront rien sur le péril écologique qui pourrit les océans, les tonnes de plastiques et de déchets qui y flottent et qui asphyxient les organismes vivants qui disparaissent pendant qu'ils battent leurs records à la con. Ils n’auront rien appris sur le monde et ne vous rapporteront rien! Pas un récit, pas une découverte, pas une vision. Ils n’ont d'autre quête que celle de « dépasser » leurs p… de « limites ». Ils referont leur sempiternel éloge de la vitesse, à la seconde près. La misère, quoi.

Magellan, reviens !! Rendez-nous Vasco de Gama, Vespucci, Cabot, Pinzon, de Monfreid, Cendrars, Charcot… Et Henrique!
DES MECS QUI AVAIENT DES YEUX, UN ESPRIT ET DES CHOSES A DIRE !!!!!!

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Maman, les p'tits bateaux

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12 janvier 2013

Bienvenue

Ils s'évertuaient à essayer de trouver leur place dans le monde réel, à se frayer un chemin dans la bousculade. La contamination gagnait tellement de terrain qu'ils inventèrent des mondes virtuels tout en image à base de pixels. Pixdreamers, il embarquèrent pour le Pixdream, désincarnés mais heureux.

jumper

Les publicités figurant en bas des articles ne relèvent pas de mon choix.

Elles sont imposées par cette plateforme et lui permettent d'être gratuite. 

 

 

 

 

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DEAMBULATION PARISIENNE

Il y des instants de bonheur. Descendre d’un bus sous une pluie molle, anormalement pénétrante et hypocrite dans ses intentions, pour se rendre à un rendez-vous dont on n’attend rien. Se dire que la soi-disant ville lumière n’est pas infaillible et, qu’elle aussi marque des instants de faiblesse et des concessions au ciel qui sont d’une facture douteuse. En vouloir aux Gaulois puis à leurs colons Romains d’avoir établi la capitale de ce pays dans un bassin qui prend aussi facilement l’eau et retient sans résister des cumulo-nimbus patauds, fainéants et manquant à l’évidence d’exercice. Marcher très lentement, voire à reculons, ralentir peu à peu et s’attarder devant les vitrines des « beaux magasins ». Dans ces moments de déshérence, et histoire d'occuper mon esprit, je me pose souvent la question de savoir à quoi sert l’art. Brutalement, spontanément, on aurait tendance à répondre que ça ne sert à rien. C’est bien pour ça que l’art est intéressant. Il est intéressant parce qu’il serait inutile, pas franchement essentiel à la marche du monde où à la guerre contre la pauvreté par exemple. La peinture, a fortiori, n’aurait pas de fonction première bien déterminée, elle satisferait les marchands au mépris du bon peuple qui préfèrerait se consacrer à la mécanique, à la comptabilité ou au sport.

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Eugène Boudin. Deauville à marée basse. Huile sur toile. 1865

Dérivant tristement sur ce trottoir bordé de salons de coiffure, de banques, de magasins d’électroménager, de fleuristes et de cuisine rapide fortement chargée en huile de palme, je m’arrête d’un coup devant une vitrine mal éclairée. Un petit tableau d'une quarantaine de centimètres repose seul au centre. Un rideau rougeâtre délavé le sépare de l’arrière boutique. Il a l’air d’un chiot à vendre qui attend son maitre au milieu de la sciure. Je m’approche. On y voit trois voiliers évoluant sur une mer gris bleu qu’un ciel manganèse chapeaute lourdement. La légende indique qu’il s’agit d’une traversée entre Honfleur et Le Havre de Eugène Boudin. Cette belle trinité, le ciel, la mer (la terre d’où part le regard du peintre-spectateur), les 3 voiliers, sont entourés d’un cadre épais qui les mange un peu sans altérer toutefois la fraicheur bleue qui s’en dégage. Je me mets bien en face, je me penche, je le scrute. Il n’y a pas grand-chose, de larges coups de brosse, des voiles à peine blanches, une mer qui ne prétend même pas à la fluidité pour prétendre être la mer. Les voiliers ont l’air d’aller bon train. Ils sont surement barrés par des amis qui se font des signes entre deux embruns. Ce doit être le matin. On sent que la lumière opaline des petits matins de la cote normande n’a pas encore donné tout son volume. On devine qu’il s’agit d’une croisière joyeuse, sans autre but que celui de jouer. Cette petite lucarne bleue et or éclaire mon bout de trottoir. Je me dis que la personne qui a mis ce tableau dans cette vitrine ne peut pas être un mauvais bougre, je veux dire, un type uniquement intéressé par le prix qu’il en tirera. Je me dis que Boudin, le jour où il a peint cela, ne savait pas qu’il éclairerait ma journée, que les embruns qui viendraient fouetter mon visage ce jour-là donneraient à la pluie de novembre un parfum iodé que seules des vacances sont capables d’offrir. Je me dis que Boudin, ce jour là, avait bien fait de regarder vers la mer et d’y attraper ces trois bateaux, que ce ciel bleu était unique, qu’avec cette houle me revenaient des souvenirs de Granville, que le rideau remplissait bien son office en laissant jouer toute la lumière du tableau ?

L’autre jour je suis passé devant un pissenlit qui poussait solidement entre le bas d’un mur et le trottoir de goudron. Il était accompagné de quelques brins d’herbe. Je me suis dit que la résistance s’organisait en souterrain parmi les plantes vertes et que, bientôt, elles nous remettraient à notre place. Tout en admirant leur audace et leur ténacité, je me convainc qu’on ne méritait pas mieux. J’observe le même phénomène entre les pavés centenaires de ma rue en priant pour que l’herbe repousse avec suffisamment de vigueur qu’elle vienne recouvrir les immondices de la civilisation urbaine dont je suis le collabo. Ce matin j’ai retrouvé 20€uros dans la poche d’un pantalon que je n’avais pas porté depuis longtemps. L’autre jour, alors que le métro venait de redémarrer de la station Philippe Auguste, un jeune type vint s’assoir devant moi, le nez plongé dans une biographie de Nicolas de Staël écrite par Laurent Greislamer. Enchanté d’avoir un voisin sensible, j’interromps sa lecture par un « ah ! Vous être en train de vivre un moment formidable ! Vous vous éclatez, en fait. Quelle vie incroyable, non ? Quel parcours, vous ne trouvez pas ? Et en plus c’est bien écrit, hein ? » A mon sourire béat, le type, n’a même pas le temps de s’inquiéter du fait qu’un inconnu lui adresse la parole. Il réalise qu’il n’y a pas que les schizophrènes qui s’expriment et nous devisons tranquillement sur le grand prince russe. De Staêl échange nos téléphones. En traversant Paris en vélib, toujours sous cette pluie de bassin, empruntant la rue des francbourgeois, je devine un passage qui relie le boulevard de Strasbourg. La porte cochère est ouverte, je m’y introduis, je marche le vélo à la main entre des petites boutiques colorées et tranquilles. Ca sent le travail manuel et l’ouvrage bien fait. C’est le passage de l’Ancre. Il ne demande rien à personne.  Je le traverse sur la pointe des pieds. Je passe rue des archives chez Raimo déguster une gaufre liégeoise. Les petits bonheurs s’additionnent innocemment. J’ai trouvé une réponse à l’inutilité supposée de l’art, j’ai découvert un passage étroit qui mène à la tranquillité. Elle est bordée de couleurs vives. La résistance continue.

PS : quelques temps plus tard, je suis repassé devant la galerie au rideau rouge, il y avait un tableau d’Evariste Vital Luminais, un charpentier entrain de tailler une poutre énorme dans une perspective frontale très audacieuse. J’aurais eu du pognon… ce galeriste n’est décidément pas un mauvais bougre. Je pense même qu’il veut sauver l’humanité.

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21 septembre 2012

LES PETITS FOURS

 

 

 

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Quand nous vivions à l’étranger, nous évoluions dans une sorte d’espace artificiel, un entre deux mondes où la sensation de flottement était assez agréable. Notre lieu d’origine devenait un souvenir sur lequel s’agrégeait un brin de nostalgie comme une médaille à une boutonnière. Notre nouveau port d’attache nous paraissait parfait parce qu’enrobé du prestige de la nouveauté et de l’exotisme. Au Costa Rica, la vie fut assez idéale malgré la bi-saisonnalité à tendance majoritairement pluvieuse ce de petit pays (dont une légende populaire raconte qu’il fut le premier à déclarer la guerre à Hitler qui, après avoir chasser une crotte de mouche sur sa carte d’état major découvrit le contour microscopique de ce pays volcanique et tropicale au beau milieu de l’isthme panaméen). Mon père travaillait beaucoup à San José, à Cartago en passant par Puerto Limon tout en faisant des expéditions en aéroplane au Honduras, au Panama ou au Salvador pour les besoins d’une compagnie française de téléphonie. Maman nous élevait et faisait en sorte que nous remplissions nos devoirs par correspondance que des professeurs anonymes nous corrigeaient dans une lointaine campagne française. C’est dans cette douceur de vivre que j’étais tranquillement en train de rater mon Ce2 tout en découvrant l’ivresse du dessin inspiré par les charrettes multicolores des paysans costariciens marchands des deux saisons. Nos distractions étaient nombreuses et nos amis venaient de tous les pays. Notre terrain de jeu était de l’autre côté de la voie ferrée au milieu des bananeraies et des caféiers. Mes parents aussi avaient une vie sociale assez intéressante, apparemment plus riche que dans leur hlm de la banlieue sud de Paris. Ce qui excitait le plus maman c’était les soirées à l’Ambassade de France. Elle se faisait, pour cette occasion ô combien mondaine, tailler une robe sur mesure chez une couturière du quartier. Cette coquetterie suprême passait par plusieurs étapes bien ordonnées ; l’achat d’un tissu original sur les marchés locaux, le dessin du patron qu’elle glanait dans la revue modes&travaux qu’elle recevait de France, puis la mise en œuvre chez la couturière à laquelle elle parvenait à expliquer dans un frangnol soigné les détails subtils qui feraient l’originalité de sa future tenue. S’ensuivaient plusieurs séances d’essayage avant l’entière satisfaction de la « señora ». Souvent l’addition de l’exigence de la cliente avec le savoir-faire serviable de la fabricante servait une petite innovation non prévue au départ telle que une petite pochette de soirée ou une ceinture ou bien encore un châle assortis au tissu de la robe.

Sûre d’elle, Maman partait à la soirée de l’ambassadeur au bras d’un mari qui, serré dans son pantalon feu de plancher et sa veste cintrée, ne cachait pas une certaine fierté. Maman nous promettait toujours de rapporter quelque chose. Le quelque chose était invariablement des petits fours que nous découvrions le lendemain sur la table du petit déjeuner. Maman nous les offrait comme une prise de guerre en nous racontant les stratagèmes par lesquels elle avait été obligée de passer au grand dam de mon père. La pochette de soirée avait essentiellement servi à dissimuler les denrées pendant toute la soirée. Nous les goutions comme des mets exceptionnels et rares qu’on ne trouve que dans les hautes sphères de la société où se croisent des gens en grande tenue, chics, riches et importants. Nous nous faisions ainsi une idée des us et coutumes des gens qui ont la belle vie et qui à chaque repas dégustent les choses les plus rares, les mets les plus fins. Et, de fait, au palais, c’était fin. Il fallait ingérer les petites bouchées le plus lentement possible, en savourer toute la profondeur en fermant les yeux pour se pénétrer le plus sûrement possible de l’éventail complet de saveurs qui se déployaient soudain. C’était comme un feu d’artifice buccale, une gentille explosion de douceur qui devait se mériter.

La présence des petits fours dans la maison constituait une sorte de mini Noël. Nous en étions conscients. Maman nous le présentait bien comme cela et insistait chaque fois sur le caractère exceptionnel et rare d’une telle prise. Une fois les petits fours avalés, nous retournions à la banalité de nos repas quotidiens, quasi persuadés du peu de chance probable pour que nous ayons un jour à regouter de tels délices.

J’ai gardé, je dois le confesser, le syndrome du petit four. A chaque fois que je suis dans un cocktail, un pince-fesse, une inauguration, un vernissage, une cérémonie officielle, je dois dire que ma motivation, voire mon obsession première, c’est le buffet. Il me tarde de découvrir les tables heureuses et colorées ou m’attendent les petits fours. Leur vue me met en joie, c’est Noël, je frétille, je m’excite tout seul, la vie redevient légère. Je pense que je vis la même excitation que celle de Maman au moment de plonger ses petits trésors dans le fond de sa pochette de soirée. Longtemps j’ai été habité par le fait que je me trouvais  à ce cocktail par erreur et que donc, avant que qui ce soit s’en aperçoive, il me fallait faire le plein de calories chics (et pas chères) car on ne sait pas de quoi les lendemains sont faits. Je me sens ridicule. Virginie D m’en a souvent fait la réflexion. Jusqu’à lors, je n’avais pas analysé cette compulsion frénétique. Je me contentais de me goinfrer. Par principe tous les petits fours me paraissent bons, j’ai l’impression qu’ils me sourient, qu’ils sont un traitement païen aux périodes de jambon-nouilles-noix-de beurre. Au début même, j’avais l’impression que tout le monde me regardait mais, très vite, je me suis concentré sur mon expédition, ma fringale, mon appétit de douceur. J’y ai toujours vu une récompense du genre « si je suis là, chez les bienheureux, c’est que j’ai du faire quelque chose de bien, j’ai bien travaillé ». Je double toujours mes prises. Le premier petit four d’un modèle sert uniquement à la découverte. Je le déguste lentement. Le deuxième est avalé plus vite. Je me force parfois à banaliser la situation mais je n’y arrive guère alors j’enchaine avec le modèle suivant : une prise, deux prises et quand il est vraiment bon, je m’autorise une troisième prise. Il faut alors quelqu’un de raisonnable avec moi pour me tirer par la manche  ou une vieille dame encore plus avide que moi ou un type baraqué qui m’écarte de la mêlée. Mes premiers buffets furent donc difficiles et teintés d’angoisses inconscientes venues de l’isthme panaméen. Je l’ai appelé le syndrome de l’ambassade. Avec les années—mais que ce fut long !— j’ai réussi à assumer le fait d’être là au milieu de gens bien mis, de femmes féminines à collants et d’hommes viriles en costumes moins affamés que moi, certes, mais tout aussi légitimes. Je mange les petits fours plus calmement. Parfois même, je prends le risque de m’écarter du buffet.

Je viens de vivre un moment paroxystique à l’inauguration de la Biennale des antiquaires au Grand-Palais mise en scène par Karl Lagerfeld. Oh comme tout était beau ! Ça sentait la crise économique de partout. On le voyait à l’âge des femmes accrochées aux manches des galeristes et des experts. On le lisait aux plis des peaux bien tirées ornées habilement de perlouzes authentiques qui mettaient en valeur des bronzages récents. A chaque coin de cimaise, une nouvelle dégustation. Là des sushis, ici un cochon de lait, plus loin des bouchées sucrées-salées, des vins de bordeaux bien tanniques, des macarons multicolores (pas de Pierre Hermé, je les connais tous par cœur). Je sautais de table en table en bon orang outan, à l’aise, facile presque, convaincu que j’étais des leurs, ayant parfois un mot aimable pour les petits serveurs en tenue. De temps en temps j’arrêtais mon regard sur un chef d’œuvre, ici un orientaliste, là une sculpture XVIII° en marbre blanc, derrière ce bureau 30 Mick Jagger, plus loin un ministre d’intérieur donc l’oncle était peintre.  Ce soir-là j’ai décidé que ma place était ici, que je pouvais manger sans me presser. De toutes façons Potel & Chabot avait fait en sorte que nous ne manquions de rien comme dans toute bonne crise économique qui se respecte. Nous n’avions même pas à nous bousculer ! Trop facile. J’y suis donc allé gaiement sur les sucettes en chocolat (bâtonnet chocolat, boule chocolat-miettes de noisettes, trempé dans une sauce au chocolat, un truc à se faire brûler vif sur une place publique), les canapés, les mousses, les toasts, les tout quoi… Avec les années, c’est sûr, ma place est ici. Chaque bouchée de paradis est un hommage à la naïveté de ma Mère.sucettechocolat1

 

 

 

05 mai 2012

AI WEI WEI et la question du doigt

Je me souviens avoir vu pour la première fois l’affiche de l’exposition de cet artiste chinois dans le couloir qui accède au quai du métro Voltaire à Paris. Il s’agissait d’un montage de plusieurs photos dont un autoportrait de l’artiste barbu en noir et blanc, des vues d’architectures, un soldat chinois, un doigt « d’honneur » devant un paysage… Je dois dire que c’est la photo de ce doigt « d’honneur » qui m’a intrigué et incité à aller voir l’expo. Je ne sais pas d’où vient l’expression « doigt d’honneur ». J’avais aussi vu deux ou trois sujets télé et lu de longs articles dans libération (que j’achète 3 fois par an, pas plus). Et puis, le fait de savoir que l’homme est assigné à résidence chez lui en Chine (c’est à dire en prison dans sa propre maison— pendant 3 mois en 2011 puis contraint de ne pas sortir de Pékin et de prévenir les autorités à chaque fois qu’il se déplace en ville—) et que, malgré cela, il résiste en interpelant l’opinion mondiale, mieux, que les gens lui envoient de l’argent du monde entier ou lui en jettent par dessus le mur d’enceinte de sa maison pour l’aider à payer l’amende astronomique que lui réclame l’état fasciste chinois me paraissait relever d’un fait de société remarquable. L’art actuel manque de causes nouvelles et donc de martyrs. Or nos bonnes masses populaires et leurs commentateurs ne s’intéressent au monde que s’il s’y passe un peu d’effusions, d’explosions, de cris et de larmes. Dans quel état totalitaire « moderne » peut-on trouver des martyrs pertinents ? En Chine of course !

Nous nous retrouvons donc au Jeu de Paume, impatients de découvrir cet artiste prisonnier qui a tant de choses à dire sur le monde et au monde. Rappelons que Ai Wei Wei n’est pas n’importe qui. Il est le fils de Ai Qing, un des grands poètes chinois de la fin du XX° et que le parti communosciste au pouvoir envoya nettoyer les chiottes pendant 13 ans pour le rééduquer un peu et lui apprendre les bonnes manières (matières ?).

Le public est nombreux. Nous escaladons le long escalier blanc qui mène aux salles (dans le sens de la montée et aux toilettes en descendant). Ai wei wei est essentiellement photographe. La première salle est consacrée à des agrandissements de planches contacts noir et blanc de photos de Chine, puis de son séjour new yorkais (1983-1993). Ce qu’on appelait dans les années 70/80 des photos de constat. C’est à dire pas des photos remarquables sur le plan esthétique mais plutôt sur le plan de ce qu’elles racontent, de ce dont elles témoignent. Urs Stahel, le commissaire de l’expo du jeu de Paume, dit lui-même qu’il est un maniaque qui photographie quasiment chaque seconde  de sa vie. De fait il apparait beaucoup dans ses clichés, dans toutes sortes de situation et souvent en très gros plans puis-que c’est lui qui tient l’appareil. Le type veut témoigner frénétiquement du monde qui l’entoure et de lui dans le monde qui l’entoure. Il s’inscrit donc dans une démarche comportementale, une posture vis à vis de la société plutôt que dans une quête esthétique à l’instar des artistes des années 60/70 qui dénonçaient l’art bourgeois, les effets de salons. Il n’est pas là pour faire joli. On raconte qu’il a pris (ou fait prendre) à peu près 200.000 photos entre son séjour à NYC (1983 : 100.000) et 2005 (retour à Pékin en 93) et exploration de l’actualité urbanistique et sociale chinoise. Par ailleurs c’est à ma connaissance une des premières fois que son travail de bloggueur et de twitter (Twittart comme dirait Fischer) est revendiquée comme une pratique artistique en tant que telle et qui vient donc s’ajouter à : sculpteur, architecte, designer, plasticien,… ce qui en soi est assez rassurant. Ses twittposts sont d’ailleurs la part la plus impressionnante de son travail dans la mesure ou le type doit être un des rares (au monde) à parler de la question de l’art, du rôle de l’artiste et de la notion de liberté dans le monde contemporain et sur un support conçu pour rester superficiel, bref et fast.

Ceci étant dit. Ma principale motivation pour écrire ce petit billet est la suivante. Je veux absolument, et en toute modestie néanmoins, soulever une erreur sémantique grave et (profondément) regrettable : la question du « doigt d’honneur » (les chauffeurs routiers appellent ça un « doigt gras » ou même « un doigt ». Prdon pour la trivialité des propos qui suivent.

En effet Aï (nous l’appellerons Aï, c’est plus drôle et plus pratique à taper sur le clavier) s’est employé assez systématiquement à photographier sa main gauche avec le majeur relevé devant des monuments de tous les pays. Le doigt visite ainsi la place Tienanmen, la tour Eiffel, le Palais des Doges, le Duomo de Florence, la Maison blanche, la Sagrada Familia, le Parlement de Londres, la Tate Modern, etc… Le plus drôle c’est le titre « Etude de perspective ». Le catalogue explique qu’il est ici fait allusion au pouce que tend traditionnellement le peintre ou le dessinateur pour mesurer les proportions de ce qu’il va représenter sur sa toile ou sa planche. Quand au cartel qui légende la série de l’expo, elle mentionne qu’avec cette imagerie, l’artiste invite le spectateur à réfléchir sur la question du pouvoir  de l’art officiel sur les consciences. Or c’est là qu’est le malaise.

Petit rappel : tout ceux, et ils sont nombreux, qui pratiquent le geste érotique consistant à donner du plaisir avec son doigt, savent qu’il s’agit là d’un moyen efficace. Je ne rentre pas dans le détail des orifices érogènes ou proéminences se prêtant facilement à cette fin. C’est assez gênant comme ça d’en passer par là pour parler d’art … Reconnaitre ce point de détail érotique et réhabiliter le doigt bien mis dans sa vocation au plaisir partagé des sens contribue, je pense, à dénoncer un glissement sémantique fâcheux qui peut, certes, leurrer les automobilistes pressés ou les camionneurs lourdaux mais pas un artiste expert en nudité comme c’est le cas de notre ami Aï. Il faut absolument et urgemment rétablir l’idée selon laquelle un « doigt » n’est en rien une injure à qui que ce soit, ni même un problème mais au contraire un moyen facile d’accéder à une forme plutôt immédiate de jouissance. Il faudrait donc s’ôter de l’esprit qu’un « doigt d’honneur » est une injure ou une humiliation alors qu’il est fondamentalement une invitation au plaisir.

Autrement dit, et contrairement à ce qui est dit, les images d’Aï signifient « j’aime » (je « like » en langage facebookien) ou bien « je t’aime » ou bien encore plus trivialement « je te prends » donc « je vais te donner du plaisir ». Ce qui est une perspective assez réjouissante en soi et une invite plutôt bourrée de convivialité et d’intentions sensuelles. Soit dit en passant, il en va de même pour les automobilistes qui, pensant qu’ils s’injurient à force de doigt en l’air, s’invitent (sans le savoir) au délicieux plaisir de la pénétration digitale ou de l’attouchement vénusien. (l’automobile ne rend pas intelligent, sinon ça se saurait).

 

De fait, C’est bien de plaisir (voire même d’extase) qu’il s’agit lorsque je contemple le palais des Doges, la tour Eiffel, un paysage de Toscane ou Central Park, et même, soyons fous, la place Tienanmen et ses militaires en rang serrés qui s’y entrecroisent sous le regard si doux et la mine joviale de ce vieux Mao Ze Dong. Cette série d’image est donc fondamentalement crétine et relativement facile à faire. Pas grave, les artistes, même sous l’opression, surtout sous l’opression, ont le droit de se tromper.

Ce point sémantique étant résolu, il faut revenir sur la question de la nudité dans l’art puisque c’est une des données de l’imagerie d’Aï. Aï aime être nu, seul ou avec des amis. Il a raison c’est assez agréable. Pour commémorer le massacre de Tienanmen (89), il a pris une photo de sa femme soulevant sa robe et donnant à voir sa culotte sur la grande place de Pékin (40 fois grande que la Concorde si l’on en croit le Trivial Pursuit). C’est assez charmant comme image. En outre à chaque fois qu’il est donné l’occasion de voir les dessous d’une fille, faut pas se priver. Il y a longtemps qu’ici, dans notre société démocratique occidentale, la nudité n’est plus dérangeante (encore que). Elle tapisse nos murs, nos couloirs, nos écrans, nos journaux. Elle ne constitue plus une arme de contestation. Ici tout le monde montre sa culote, c’est même plutôt à la mode. De fait il n’y a que dans les sociétés totalitaires (athées ou religieuses) que la nudité puisse être assimilée à de la pornographie ou à de la provocation politique. Là le corps dans sa plus simple expression, le droit de l’homme (ou de la femme) à être nu(e), sont plus efficaces qu’une encre de Chine, un poème ou un graffiti. Les avant gardes sont toutes passées par le nu (Manet, Schiele, Picasso, Klein, Gina Pane, Burden, …). On peut le regretter. En effet devoir montrer sa zigounette ou demander à sa fiancée de soulever sa robe sur une place publique pour être sûr d’être vu, ça vous complique franchement l’existence même si ça vous fait accéder aux plus grands musées du monde. Heureusement ça n’est pas ce qu’il a fait de mieux.

Il y a autre chose qui me chiffonne ce sont ses dix ans passés à New York. Certes, il a du bien s’éclater mais j’en ai assez  de lire à longueur de catalogues qu’ils (les artistes remarquables) reviennent tous avec les mêmes souvenirs ; les chapi et chapo du XXème siècles, Duchamp (et son chiotte) et Warhol et ses paquets de lessive. Notre Aï n’a vu personne d’autre de remarquable dans les années 80? Dans les rues, les télés, les bars, les nouvelles galeries, les nouvelles musiques…? Rien, personne d’autre ? Et puis il a photographié les gens de la rue, les flics new yorkais réprimant un rassemblement (de quoi ?), lui à Time square (nous sommes tous des touristes), du William Klein en version chinoise et en moins bien. Une imagerie compulsive d’un type qui veut mettre le monde en boite. Nos magazines en sont pleins.

Oublions cela.

Là où Aï est vraiment fort et retrouve une dimension poétique unique c’est dans ses posts sur twitter ou sur son blog. En voici un exemple : « reject cynism, reject coopération, reject fear and reject tea drinking ( = subir un interrogatoire par la police politique dans le langage de la blogosphère), there is nothing to discuss. It’s the same old saying : don’t come looking for me again. I won’t cooperate. If you must come, bring your instruments of torture with you. »

Là c’est un homme, un seul homme, qui défie un Pouvoir, un Système, un Parti. C’est l’esthétique de la lettre ouverte lue, grâce au numérique, par le monde entier.

« How could we have degenerated to this ? Without individual voices or the free exchange of information, neither the people nor the prolétariat can exist, and there can be no common interest for humanity ; you cannot exist. Authentic sociétal transformation can never be achived in such a place because the first step in social transformation is to regain the power of freedom of speech. A society lacking freedom of speech is a dark, bottomless pit. When it’s this dark, everything begins to look Bright ». Ses photos de chantiers d’architecture ou de destructions de qurtiers ou de villes sont aussi extrêmement éloquentes et puissamment dérangeantes. Ce mec a quand même vachement de courage.

 

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L.O.V.E de Maurizio Cattelan

(sculpture implantée devant la bourse de Milan en 2011)

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15 février 2012

DE L’INCONVENIENT DE MOURIR

 

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"Dieu? il est comme le sucre dans le lait chaud, il est partout mais on ne le voit pas".
Coluche

 

L’idée d’avoir à mourir un de ces jours m’est assez désagréable car on est prévenu ni de la date, ni de la cause, ni du lieu. J’ai beau me dire que la vie telle qu’elle est conçue est une farce, je n’arrive pas à en rire d’un rire franc et massif. Je ne vois pas l’intérêt de disparaitre compte tenu du fait que j’ai énormément de choses à faire, un emploi du temps surchargé, des projets plein mes cartons et des invitations à honorer en ville. Je ne peux donc pas me permettre de tout laisser en plan comme ça et je n’ai pas envie qu’on vienne fouiller dans mes affaires en mon absence.

A titre d’exemple mon œuvre picturale est encore embryonnaire, j’envisage d’écrire un roman, j’ai une biographie en cours et j’aimerais apprendre le piano afin d’improviser des jams dans les boîtes de jazz pour me faire des nouveaux amis et impressionner les filles. Sans compter que j’aimerais changer de métier tous les 10 ans à peu près pour éviter la routine (et pourquoi pas garçon de plage pour voir). Ce qui implique à chaque fois, une formation approfondie, une période d’adaptation, quelques années de rentabilité, la mise au point d’un réseau de relations lié à cette nouvelle profession, un déménagement éventuel et des démarches administratives conséquentes, etc.

Un des inconvénients majeurs de la condition humaine consiste à l’évidence à être dotés (doués ?) de cette conscience, celle de devoir mourir un jour. C’est là que le bat blesse, n’est-ce pas ? Nous sommes prévenus, mis en examen, au mieux, en liberté surveillée, de toutes façons sursitaires.

Heureuse la biche qui broute paisiblement l’herbe fraiche dans le bocage normand au petit matin lorsqu’à travers les lambeaux de brumes qui se déchirent silencieusement, le soleil darde, tel un éclairagiste de spectacle, ses premières gloires pour donner encore plus d’allure au petit matin (ambiance hamiltonienne volontairement cul-cul mais efficace). Heureux le héron cendré qui, pendant sa trempette de début de mat’, observe la biche d’un air niais et vaguement indifférent, les deux ayant en commun de sembler étrangers au fait que, sournoisement tapis dans les buissons d’aubépine, un renard envisage de faire de ces deux créatures à poils et à plumes un repas complet. Encore qu’à y regarder d’un peu près, on ne peut que constater que la biche a l’air d’être franchement stressée si l’on en juge au nombre de fois où elle relève nerveusement la tête guettant de droite et de gauche le moindre bruissement, le plus imperceptible mouvement dans le camaïeu de verts qui habille son environnement. La biche est stressée, certes, mais sait elle qu’elle va mourir pour autant ? Pas sûr, non. Le héron non plus. Et puis leur intérêt pour les renards est très relatif, voire inexistant, alors.  Ce que l’on peut éventuellement affirmer c’est que ces deux-là sentent que quelque chose de pas clair se trame, mais quoi ? Aucune idée. Ils ne mènent pas pour autant une étude socio-analytique sur le renard.
Toute hypocrisie mise à part, je dois avouer qu'évidemment je n'envie pas la condition du gnou qui est sous la menace du premier fauve lubrique errant dans la savane et aussi des crocodiles qui attendent sans se brosser dans l'eau saumâtre du gué  où devra passer le peuple gnou au rique de faire bouffer le cul et le reste sans esquisser la moindre contestation. J'associe donc d'autant plus volontiers le peuple gnou à ma requête du jour. Tandis que l’humain, équipé de son esprit frondeur et curieux, ne peut s’empêcher d’essayer de comprendre comment c’est fait, comment ça marche, comment c’est arrivé. Pire, ses tendances obsessionnelles compulsives le conduisent à faire l’inventaire de tout ce qui l’entoure. Alors il s’agite, il s’agite, il prend des notes, organise, classe, archive, recopie, répète, enregistre et tache d’élaborer quelques conclusions qui puissent être utile dans une perspective fantasmée d’éternité. Il pousse parfois le vice à théoriser sur tout ce qui bouge. Il a cette fâcheuse propension qui l’empêche souvent de dormir, à vouloir étudier une chose sous toutes ses coutures. Ainsi d’un ballon par exemple. Il en fabrique de tous les formats pour tous les usages : billes, balle de golf, de tennis, de pingpong, de baseball, de volley, de hand, de basket, de rugby, de polo, sur herbe, dans l’eau, en l’air, pour voler, avec un moteur, des ailes, du gaz, du vent, pour marcher dessus, en jonglant avec des quilles, en tenant une pile d’assiette au bout d’un bâton, en plaçant un éléphant dessus, en obligeant une otarie à tenir le ballon en équilibre sur son museau, etc… En même temps, il prend des notes, filme, photographie, raconte, rapporte, relate, analyse, théorise, affirme, émet des hypothèse…

L’humain s’occupe. Lui aussi sent qu’il y a un truc à trouver, une réponse, quelque chose d’intelligent qui le ferait dialoguer avec l’univers tout entier. Il s’angoisse, sombre dans l’alcool, la drogue, les jeux d’argent, la jalousie, voire les tics et les tocs. Pendant une vingtaine de siècle, Dieu fut une réponse assez pratique.

Contrairement à ce qui est dit, l’homme a créé Dieu à son image.

Non, vraiment tout cela est mal conçu. Mourir, quelle connerie ! Qui a conçu une telle ineptie ? Tu débarques dans les larmes et les cris, tu vas à l’école à reculons par angoisse des devoirs sur table de mathématiques, tu passes le bac avec l’aide de tes premiers lexomil, tu choisis une filière d’études qui n’a aucun rapport avec tes aspirations profondes et tes gouts musicaux puis tu te retrouves à faire un métier qui t’éloigne encore plus des plages de sables fins, des concerts de ton groupe préféré, des cabanes dans les arbres et de tes envies de boire des cafés en terrasse sur le boulevard Saint Germain en regardant les filles défiler à moitié nues. Tu bosses, tu pars en vacances dans les emboutts, tu prends des crédits pour payer tes crédits, tu essaies d’éviter les attentats suicide, et les crash d’avion, tu deviens fan du club de ton village parce que c’est ton village et puis tu te retrouves  après 60 ans avec des rhumatismes, du cholestérol et le souffle court à compter tes points de retraite et tes points de permis. Et tu vis toutes ces occupations avec l’angoisse de faire un AVC ou un infarctus ou de déraper sur ton savon de Marseille qui te trahirait à ta descente de bain.

Qui peut avoir conçu une telle farce ?

Tout ça pour ça ? Se retrouver dispatché, rien, poussière et cendre ? Au mieux un nom sur une plaque de rue ou une ligne dans un dictionnaire ? Ridicule.

Tu es là, tout se passe bien, les filles sont belles, il y en a même une qui te dit qu’elle t’aime, l’été la chaleur fait office de vêtement, les jeux sont de plus en plus interactifs, les billets low-cost te permettent d’aller courir nu sur une plage de sable blanc à moindre frais et il faudrait que ça s’arrête ?! Naze, j’te dis. N’importe quoi ! Qui a fait ça ? Des noms, je veux des noms ! Dieu, c’est Dieu ? C’est lui ? Il est où? Appelez-moi le gérant!

Si c’est Dieu qui a conçu ce système de vie et de mort, eh bien moi je dis « c’est nul, super mal gaulé le truc, très mal pensé depuis le début, mal foutu quoi, voire même assez antidémocratique, un travail bâclé, exécuté à la va vite qui témoigne d’un esprit d’approximation et d’un tempérament emporté, brouillon ». Pas brillant Dieu sous ses airs de vieux sage barbu immaculé se confondant avec la blancheur virginale d’un brave cumulo-nimbus entre deux livraisons d’eau potable.

On est là, y’a une bonne ambiance, je commence à trouver mon style et à comprendre quelques chose à la musique sérielle, mon PEL va arriver à échéance et il faudrait que ça s’arrête ? Mais tu rigoles Dieu !

Je pense que la mort qui nous sépare de ceux que l’on aime est une assez mauvaise idée tant pour ceux qui disparaissent que pour ceux qui restent encore un peu.  Dieu a merdé à deux ou trois exceptions près (l’invention du chocolat, les Beatles, un bon Bordeaux, les jolies filles, la vision des biches dans le sous bois, les macarons Pierre Hermé, …). Pour le reste, c’est pas brillant Dieu. Il aurait même un petit côté charlatan.

Je pense qu’au lieu de mourir, on aurait pu faire en sorte que les êtres qui ont fini leur séjour sur terre soient envoyés ailleurs dans l’univers (pas dispatché façon puzzle hein, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit). Ce dernier étant assez grand pour cela, on aurait pu caser tout le monde (animaux et êtres humains) toutes époques confondues en faisant en sorte que le type qui vient de quitter sa vie terrestre soit frappé d’amnésie (à l’aide d’un petite lampe flash comme dans Men in Black) et ainsi capable de recommencer autre chose ailleurs sans que sa famille ou ses collègues de travail ne lui manquent. Le charme aurait été que tu eus pu te retrouver dans une nouvelle vie hybridée par des êtres venus d’âges différents ; exemple ; un Louis XIV avec des dinosaures dans les champs et des groupes de mariachis sur les places de marché. Toute nostalgie eut ainsi été impossible ce qui évite d’entrée un certain nombre de souffrances inutiles, de nuits blanches vaines et de frais inutiles chez un psy fumeur de gitanes.

Nous aurions pu même être prévenus d’entrée que le grand départ est obligatoire. Nous aurions même pu avoir le choix dans la date (…). Les adieux auraient peut-être été un peu pénibles mais somme toute bon enfant car annonciateurs d’une nouvelle vie, d’un rajeunissement et d’expériences nouvelles. De la même façon le corps aurait été conçu d’une façon beaucoup moins complexe. On aurait évité, bien entendu, toutes les fonctions sordides.

Au lieu de cela, on ne peut que constater la perversité des intentions de Dieu, son autoritarisme pathologique, ses intentions brouillonnes (gestion des cadavres, recours systématique à la guerre dans les sociétés humaines…), son humour cynique et discutable. L’humour céleste consistant à nous enlever des êtres qui nous sont chers me parait plus que douteux, voire grossier. S’agit il d’un serial killer ? Faut-il obligatoirement employer la terreur pour garantir ses chances d’être adoré ? Autant de questions qu’il convient de se poser avec courage.

Tout cela est très mal conçu. Raison de plus pour ne pas croire au vieux barbu sénile.

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31 octobre 2011

Ch'ui où? Ch'fais quoi?

homme_portable

 

J’avais entendu parlé de lui dans les rayons des librairies, dans l’émission de Finkielkraut, dans certains emportements outranciers d’Elisabeth Levy dont je me demandais où elle pouvait avoir attrapé une telle propension à l’agacement, voire à l’emportement et enfin chez Lucchini lorsqu’il lui consacra un spectacle de lecture à l’hiver 2010/211. Philippe Muray, lui-même. Depuis Baudrillard (le Baudrillard des années 80) je restais sur ma fin au rayon des penseurs extralucides, des types capables d’y voir clair au travers des rotondités du miroir déformant de la société actuelle et d’avoir le courage de dénoncer TOUT (ou quasiment ou à tout le moins de dénoncer les dénonceurs cf. « Jaccuse ».2002) s’il en ressent l’urgence au prix d’une grande solitude voire d’un mépris généralisé. Je cherchais un héritier de l’auteur des « cool memories », un Cioran moderne, un jongleur de concepts, un type qui sache encore dire merde avec de la classe, du verbe large, de la folie crottée de terre sous la semelle. Philippe Muray est de ceux là. Il est de ceux en tous cas qui acceptent (assument ?) l’idée que l’univers n’a pas de sens.

« Qu’est ce que c’est que ce merdier ? » s’exclame t’il du fond de son bureau. A le lire avec un peu d’insistance, je constate qu’il n’est pas seulement un agacé (agacez-vous !) mais un type, c’est vrai, assez réactionnaire, contre à peu près tous les effets récents de la modernité, voire contre ce qui fait la contemporanéité, l’innovation, le changement, l’évolution des mœurs ou les dimensions populaires de la culture. Je dois dire que c’est ce qui fait son charme au loustic malgré la violence de certains de ses propos.

Il est habité par une sorte de dégout du vulgaire assez bien incarné, il est  vrai, par l’image de l’individu actuel qu’il décrit comme un type auto satisfait de son petit bonheur matérialiste déambulant en bermuda et en tong dans des centre commerciaux. Il faut bien reconnaitre qu’il n’a pas tout à fait tort. On pourrait ajouter à ce portrait type de l’homme (post)moderne quelques détails croustillants auxquels il n’a peut-être pas pensé ; cet homme moderne a la boule à zéro (par gout pour l’esthétique concentrationnaire et aussi pour dissuader son voisin de l’embêter, surpopulation urbaine oblige), il mâchonne un chewing gum, il arbore une marque connue imprimée sur son t-shirt, il porte un petit sac à dos fluorescent multi poches, ses bras ou l’un de ses deux mollets sont tatoués de motifs maoris noirs très en vogue dans les milieux violents et qui, là aussi, ramènent le quidam de macadam à une sorte de pseudo primitivisme kitch et indélébile qui ne fait qu’ajouter à la dimension débile de l’ensemble. L’attribut majeur de l’individu moderne  auquel Muray n’avait pas pensé, c’est le téléphone portable. Il n’y avait pas pensé parce qu’à quelques années près, sa mort prématurée l’a privé d’assister au spectacle cacophonique de l’homme moderne connecté avec le monde entier. Il en aurait probablement fait un chapitre de «Moderne contre moderne » non sans se laisser emporter par l’agacement agressif qui le caractérisait.

Je me souviens de la première fois que j’ai vu des téléphones portables. C’était en 1995 à Bahrain où je faisais un freelance dans une agence de réclame. Dans les larges allées de marbre et de verre des business centers de Manama, je croisais, éberlué, des hommes d’affaires en djellabah coiffés d’un « torchon et d’une courroie de ventilateur » comme disait Dan mon acolyte dépressif. Tous ces types tenaient à la main des petits téléphones qu’ils accrochaient à leur poche de djellabahs après avoir fini leurs conversations. Peu de temps après, ces téléphones de voyage (comme il y a des cendriers de voyage) sont apparus en occident puis se sont répandus dans toutes les couches de la population. Au début, nous avions tous l’air d’hommes d’affaire avec ces engins en main. Nous donnions l’impression de traiter des dossiers qui ne pouvaient pas attendre. Ca sentait déjà le ridicule, l’accélération du temps. Le premier intérêt que j’y vis, assez dérisoire j’en conviens, fut que l’on pouvait appeler un ami pour lui demander le code de son immeuble au moment d’arriver chez lui. Fini les cabines téléphoniques parisiennes « hors services » ou baignées dans l’odeur d’urine. La sensation de téléphoner en marchant ou en conduisant était géniale, auto-bluffante, quoi. Il y avait un côté pratique indéniable. Comme toutes les inventions pertinentes (un bon vaccin, un épluche légume, un stylo 4 couleurs, des post-it, …) très vite tout le monde en veut, ça se démocratise et c’est comme ça que nous devenons tous des hommes d’affaires qui ont des problèmes urgents à régler, des décisions hyper complexes à prendre, des messages qui ne peuvent pas attendre, des confidences d’une priorité absolue.

Le monde est maintenant recouvert de gens qui ont quelque chose à dire de très important à quelqu’un qui n’est pas là.

Et c’est ainsi que dans les transports en commun, qui offrent bon nombre d’occasions quotidiennes d’apprécier l’humanité sous toutes ses formes,  on entend désormais des pans de conversations entiers qui, en des temps pas si reculés, n’auraient concernés personne d’autres que la personne et son interlocuteur dans un dialogue privé, discret, voire pudique. Au lieu de cela chacun y va aujourd’hui de son déballage au milieu de la foule interlope des grandes cités, vociférant des complaintes professionnelles, mettant au point des rendez-vous, déblatérant sur un chefaillon comme s’il se trouvait dans sa salle de bain ou dans le couloir de son placard-cuisine.

Au début des années 2000, des études avaient tenté d’analyser l’usage qui était fait de la petite boite magique qui parle. Elles démontraient notamment que la phrase la plus prononcée dans les conversations était ; « T’es où, tu fais quoi ? ». En réalité il s’agissait de la phrase qui commençait la majorité de nos conversations téléphoniques. Il y a pire encore car l’individu post-moderne vivant en démocratie libérale n’a pas de limite dans l’impudeur et s’estime toujours dans son bon droit. Le pire c’est ce besoin, né de l’utilisation d’un autre besoin  (l’utilisation du téléphone portatif … ), de dire ce que l’on est entrain de faire. Ainsi outre les conversations intempestives les plus triviales, il est spécialement amusant (et en même temps prodigieusement agaçant) d’entendre les gens dire ce qu’ils font à des moments cruciaux de leur existence. On peut donc entendre des choses aussi édifiantes que « je sors du bus », « je rentre dans le métro », « je sors du supermarché », « je suis dans la rue »,  … et j’en passe et des meilleures, non ?

Il est assez consternant d’observer dans un wagon de métro le nombre impressionnant de personnes entrain de se tripoter le portable. Je ne parle pas de la mode qui consiste à écouter de la musique au casque à n’importe quel moment de la journée et ceci malgré le vacarme assourdissant du métro qui n’a pas été franchement conçu pour les mélomanes. Un de mes amis prétendait « qu’il n’est de pire sourd que celui qui écoute du Vivaldi en mangeant une biscotte ». On peut appliquer cette maxime à l’univers souterrain des métros de déportés de la nouvelle économie mondiale. De la même façon, il est déprimant de constater que les journaux d’opinions ont quasiment totalement disparu de l’espace public au profit de journaux gratuits remplis de nouvelles brèves rédigées par des publicitaires anonymes et sur lesquels nos tripoteurs de portables se ruent à l’entrée des bouches de métro. Nous assistons en direct depuis deux ou trois ans à la disparition de L’Humanité, Libération, Le Monde et autres hebdos qui travaillaient à l’information critique des masses (même plus laborieuses). Les masses elles-mêmes se sont fondues dans la masse. Aujourd’hui quand on sort du métro on tire son portable de la poche comme on tirait son paquet de clopes pour s’en tirer une. Le dernier sms fait l’effet de la première bouffée. « Ouf, j’ai un message » expire le citadin avant de répondre avec deux doigts «  je sors du métro ». Ce qui m’invite à penser qu’un jour le législateur procèdera avec le téléphone comme avec la cigarette. De la même façon qu’il y a des zones non fumeurs, il y aura des zones « sans téléphones » (interdit de se tripoter la puce). Sous peine d’amende évidemment. Alors nous pourrons nous reparler, lire des phrases longues (livres), des articles engagés (presse libre), et écouter notre « voix du dedans » comme disait Léo Ferré.

L’autre jour dans l’avion, la chef de cabine avait fait une annonce juste après l’atterrissage demandant aux passagers de ne pas rallumer leurs portables avant d’avoir pénétré dans l’aérogare. Aussitôt que l’avion eut marqué son arrêt définitif et plusieurs minutes avant que nous ne puissions descendre de l’appareil, la quasi totalité des gens rallumait la boite à blabla pour informer un absent de cette nouvelle urgentissime « je viens d’arriver ».

L’adolescent de 13 ans qui vit avec nous est comme tous les enfants, il prend le monde là où il en est. Le téléphone portable est donc un appendice naturel de sa vie sociale. Depuis qu’il a son propre blackberry, il ne le lâche plus et se trouve en conversation permanente avec ses copains. Ils ont des choses urgentes à se dire toute la journée. Il n’est donc pas rare d’avoir en face de nous un adolescent qui se tient tête baissée, les yeux rivés sur le dernier email, le dernier post sur facebook, le dernier twitt, et qui, en même temps, écoute ce qu’on lui dit et procède par petites réponses brèves et insincères du genre « oui ok ». Quand il marche dans les rues, son portable virevolte entre la poche arrière de son jean’s et ses mains. Sa maman prédisait que, peut-être, le portable allait remplacer la cigarette… dans la série des maniaqueries nerveuses et systématiques. A mon avis on va plutôt assister à un cumul des compulsions histoire de bien préparer le XXIème siècle. Je sors du métro, j’allume une clope, j’appelle quelqu’un pour lui dire que « je sors du métro ».

Voici donc la nouvelle posture de l’Homme Moderne : une silhouette mal attifée, un bras replié, un coude en avant, une main collée à l’oreille, l’autre dans la poche. Nous sommes loin du nombre d’or de Leonard de Vinci dressant la figure droite et bien proportionnée de l’homme nu, cheveux longs et abondants, bras le long du corps ou ouverts pour embrasser le monde, pieds joints ou légèrement écartés pour s’inscrire dans les deux figures fondatrices de l’univers, le cercle de l’harmonie et le carré de la construction.

Des recherches récentes révèlent que la notion de vie privée va disparaître dans les années à venir non seulement à cause des ingérences possibles du système dans nos vies privées par les voies du marketing et du numérique mais aussi parce que, muni de l’équipement minimum nécessaire, chacun éprouve le besoin de raconter, montrer, exhiber sa vie, dire son avis, dire où il est, d’où il vient, où il va, s’il aime, s’il n’aime pas… On dit « liker », je like, je ne like plus, tu likes, il like, nou likons,…faire un like. Likez vous les uns les autres! La trivialité bat son plein. Je suis un sauvage social.

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23 septembre 2011

Le marché paysan de Montredon

anesOn est bien là.

Mes séjours récents dans l’Aveyron m’ont fait renouer avec un lieu qui a marqué ma jeunesse politique, le causse (et la cause) du Larzac (voir album photos colonne de gauche en bas). Tout le monde se souvient de la lutte ô combien populaire et finalement emblématique que celle de cette poignée de paysans qui avaient refusé l’extension du camp militaire décidé par le ministre de l’intérieur de l’époque, Michel Debré. Contre vents et marées ces éleveurs de brebis implantés sur une des terres les plus ingrates qui soit dans cette région (l’Aveyron est un des départements les moins peuplés de France) — dont l’économie est pour l’essentiel basée sur la production de fromage de Roquefort— avaient pris leur destin en main à force de réflexion sur eux-mêmes, sur la condition paysanne, sur le pouvoir centralisé français et sur l’ignorance de la cause paysanne dans l’opinion publique. A grand renfort d’actions symboliques et pacifistes, réussissant par ailleurs à canaliser les tentations de lutte violente des milieux d’extrême gauche (les gauchistes chevelus de l’époque), maoïstes souvent, qui ne demandaient qu’à récupérer cette lutte pour généraliser l’humeur révolutionnaire du moment, ces agriculteurs étaient d’une certaine façon les précurseurs de la prise de conscience écologiste en France et l’esquisse du mouvement altermondialiste qui aujourd’hui prône le retour à une sorte de sagesse économique et au refus de la course effrénée et porteuse d’injustice sociale qu’est le capitalisme sauvage (pléonasme ?) actuel.

Des marches non violentes de plusieurs centaines de milliers de personnes venues de toute la France et d’autres pays européens ont eu lieu sur le terrain militaire en 71, 81, 2003. Quand à moi j’ai participé à cette marche joyeuse et simple en 1977. Je me souviens des restes d’obus plantés dans le sol à mesure que nous progressions et aussi de la bonne humeur générale. Le rassemblement était une sorte de Woodstock rural où les concerts alternaient avec les débats politiques. Toute le monde en quête de nouveaux modes de vie s’y croisait ; des anars cracras, des gauchistes psychorigides, des socialistes de terrain, des militants du jeune PSU, des maoïstes en quête d’agitation, des soldats de la Gauche Prolétarienne, des prêtres ouvriers militant de la théologie de la Libération inspirés par le font populaire chilien, des étudiants, des jeunes fraichement sortis du service militaire et cherchant à prendre leur revanche sur l’année d’ennui qu’on leurs avait imposé, des belles petites militantes utopistes, des écologistes, des végétariens… plein de gens nouveaux débordant d’énergie renouvelable, quoi. Montredon est un de ces sublimes villages en lauze balayé par le vent en hiver et écrasé par un soleil de plomb en été. Les maisons sont dissimulées par quelques arbres bien plantés, bordées de restanques aux nuances infinies de gris altérées pas des empreintes de mousse sèche alvéolées de jaune. Les quatre rues qui traversent le hameau sont en terre confortées par des pierres qui viennent combler les ornières fabriquées par l’hiver. Chaque été on y organise un marché paysan qui a lieu tous les mardi soirs. Des parkings sont aménagés dans les champs voisins. On y trouve des petis stands de producteurs locaux ; des vendeurs de fromages de chèvre évidemment, de fruits, d’huiles locales, de pâtisseries aux fruits secs, de vins, d’alcool de noix ou de châtaigne, de savons à l’huile, d’aligot savoureux, de crêpes maison, de saucissons et même de pâtisseries orientales. Je n’oublie pas la librairie « la brebis qui lit » où l’on peut trouver l’essentiel de la littérature altermondialiste de Pierre Rabhi à Pierre-Marie Terral en passant par José Bové qui a sa maison ici (si tu es chanceux c'est lui qui te cuira ta sauccisse au barbecue), sans compter des affiches pour les collectionneurs d’agit prop. On a l’impression d’acheter des vrais choses. Comment dire? Vous verrez sur les photos de l’album que j’ai créé sur ce blog. On y croise de tout, du bobo désargenté comme Virginie et moi, du jeune couple avec petits bébés multicolores, du producteur local entre deux réunions syndicales de Via Campesina, du jeune baba avec dreadlocks blondes façon druide, du hippie d'âge mûr en basket fluo, des familles complètes multigénérationnelles, … C’est simple, on mange, on boit, c’est calme, les enfants courent partout dans les couleurs, chacun veille à jeter ses déchets là où il faut. Les vieilles pierres appareillées à la main plantées parfois de balconnets en bois tortueux nous regardent bambocher dans nos murmures joyeux. Le soir il y a un spectacle ou un concert. L’herbe épaisse nous sert d’édredon. Le grand spot universel assure le light show. C’est extrêmement simple. Ça fait du bien. D’année en année, le nombre d’exposants ne s’accroit pas et le public à peine plus. C’est à la fois rassurant pour la tranquillité mais ça veut dire aussi que c’est pas gagné d’attirer ceux qui se sentiront de sauver la planète et la vie ensemble en faisant pousser des légumes. « Le bœuf est lent mais la terre est patiente. »

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24 août 2011

C’EST LA CRISE

laitdamande_fruitrouge

C’est la crise. Vous avez remarqué ? Depuis 1972 c’est la crise. La crise du pétrole d’abord qui a commencé le jour où les petits princes du golfe persique ont réalisé qu’ils nous tenaient les bourses et qu’ils pouvaient serrer autant qu’ils voulaient jusqu’à plus soif. Cette crise là qui valut aux communicants politiques le slogan « en France on n’a pas de pétrole mais on a des idées » a entrainé d’autres crises qui sont dorénavant notre état permanent.  « Oh la crise hé ! » est alors devenu une expression à la mode dans la jeunesse de l’époque. Tout n’était que « crise de rire ». « Ah la crise » était la marque d’une excitation très communicative, jubilatoire presque. « Ouah la crise hé ! » vous vous souvenez le ton éraillé sur lequel Coluche déclamait cette expression ? « On se fend la gueule ! » ajoutait-il.

La crise est donc partout enfantant chaque jour aux infos plein de petites crises ; crise du logement, crise d’identités, crise dans les hôpitaux, crise du monde salarié, crise dans les transports, crise du prix du lait, crise de la jeunesse, crise de l’art, crise du religieux et cotéra et cotera…

Dans le début des années 90, nous dinions dans un restaurant chic du XVIIème arrondissement de Paris (Apicius pour ne pas le nommer) avec ma cousine,  son mari expert et un couple d’amis à eux, des galeristes Art-Déco bien implantés rue de Seine. Soit dit en passant et pendant que j’y pense, j’y avais dégusté un des meilleurs soufflés au chocolat de ma vie. Or donc, la conversation traitait de tout et de rien et j’éprouvais les pires difficultés à m’y introduire. Mes quatre convives échangeaient des avis sur leurs derniers diners parisiens et comment il fut organisé, et ce que l’on y servit et comment ce fut servi, et le laisser aller du service et cette façon de vouloir faire comme chez chose. Puis la conversation glissait sur un meuble de Jean Michel Frank marquetté en écaille de tortue qui venait de « partir » pour 3millions de francs à Drouot ou ce bureau de Ruhlmann, ou encore cette lampe de Chareau « tout à fait exceptionnelle ». Après quelques énumérations de chiffres et des citations choisies montait une pincée d’inquiétudes sur l’évolution des lois du marché de l’art et l’ouverture prochaine des salles de ventes françaises aux anglais. Les séquences de conversations étaient, comme il se doit, ponctuées de commentaires savants et assurés à propos de ce que nous dînions ; la légèreté de cette mousseline accompagnant hardiment ce homard, le goût en seconde bouche de cette pincée de cannelle montant derrière les baies à croquer en même temps que ce tournedos, la tendreté de cette viande probablement argentine, l’idée merveilleuse de surmonter le tout avec une gousse entière… La crise s’immisçait subrepticement dans la conversation, par petites bouchées hésitantes juste à l’instant précis où la fourchette arrive à la bouche et est censée abandonner la précieuse denrée sur l’insatiable muqueuse. Parfois c’est un verre à pied éclairé d’un Montrachet de trente ans que l’on reposait plus vite que prévu avant d’essuyer les lèvres avec une serviette épaisse ramassée entre les doigts d’une seule main. Toute cette brusquerie imperceptible était due à la crise et ses innombrables effets secondaires jusque sur les nappes des restaurants chics. Je m’absentais discrètement en mon for intérieur mimant cependant quelques expressions concernées à mes intarissables convives et tachant de ne pas m’exclure complètement de propos si avertis. Néanmoins, était-ce du à mon jeune âge (comparé à mes amis), mon absence ne pouvait laisser indéfiniment indifférents les amis de ma cousine (qui secrètement sentait mon malaise), Irina et Bob. Irina était grande, sous sa tignasse bouclée pointait un nez crochu surmonté de deux yeux cerclés de noir qui exagéraient le physique de sorcière dont la nature l’avait affublé dès sa naissance. Ses multiples bracelets la rendaient bruyante et sa voix érayée n’autorisait pas de penser que cette femme puisse être gentille. Elle aurait pu aussi bien tirer les cartes ou scruter une boule de verre au fond d’une caravane pour des célibataires désespérés du boulevard des Batignolles mais le destin en avait fait une marchande d’objets des années 30 les plus coriaces de la place de Paris. Bob était encore plus grand et sa mine était celle d’un marin avachi. Il aurait très bien pu porter une casquette de capitaine de chalutier breton sur ses cheveux blonds-blancs encore abondants et l’on sentait que sa position sociale l’autorisait à ne plus porter de cravate y compris dans des situations où le protocole aurait exigé d’être stricte. De sa voix de basse se dégageait une certaine drôlerie. Dès le plateau de fromage enlevé, il extirpa de la pochette de sa veste un cigare qui, lui aussi, en disait long sur son poids financier. Le geste était sûr et l’impatience manifeste. A la première bouffée il se pencha vers moi. Non pas que je fusse de petite taille mais, à côté de gens aussi puissants et savants, j’avais forcément l’air d’une petite chose désuète échouée là par miséricorde. Il eut l’extrême élégance de s’adresser à moi comme à l’un des siens :

« Et vous, la crise vous la ressentez dans votre activité ? »

C’est le privilège des taiseux que de susciter à un moment ou à un autre l’intérêt des plus pédants, des plus narcissiques. Je percevais quand même une vraie sincérité dans sa question et l’envie d’une réponse non moins vraie. Je prie ma mine la plus étonnée :

« La crise ? Non Pas du tout, non. Pas de crise, non… »

La réaction ne se fit pas attendre. Deuxième bouffée, vite expédiée au dessus des fonds de Montrachet.

« Pas de crise ? Mais comment faites-vous ? Et que faites vous pour y échapper ? »

Son intérêt était là, tout entier cette fois-ci, à ma merci en quelques sortes.

« Bien, c’est assez simple au fond, vous savez. Moi j’ai toujours vécu dans le besoin, la privation, vous voyez, alors la crise pour moi ça n’existe pas. Mon père m’a toujours répété que nous n’avions « pas les moyens ». Ca ne va pas plus mal qu’avant. Je ne vois pas la différence, en fait. Je ne sais pas trop de quoi parlent les médias à ce propos. Moi, ce sont les mêmes haricots que je compte. Je pense que la crise est un concept inventé par les riches pour faire patienter les pauvres. Je n’y vois pas tellement d’autres fonctions, à vrai dire. »

Bob, le grand Bob qui sentait bon le tabac froid, tourna la tête vers l'expert, s’enquerra de l’addition tout en commandant une poire et trouva à mon endroit une phrase pour conclure notre échange :

« Eh bien, vous avez bien de la chance mon vieux ! »

 J’ai un ami qui a passé une vingtaine d’années dans la banque. Il a trainé dans les back office des trading places et dirigé des places financières pour des banques d’affaires  importantes à Hong Kong ou à Londres.

Depuis trois mois mon ami financier ne cesse de me répéter que la crise monétaire qui s’annonce est vraiment grave et que les américains sont sur le point de mettre la clef sous le paillasson, que demain la baguette peut couter 10 euros et les gens se précipiter dans les magasins faire des razzias de bouteille de flotte. Il est vraiment sérieux Ca n’est pas un hurluberlu.

La crise, la vrai quo!

The day after mais dans la vie de tous les jours.

Le bug majeur du capitalisme. Here we go!

Pourtant tout est calme, l’autoroute des vacances est recouverte de voitures neuves et la jeunesse de France s’achète ses petites drogues illimitées (scooters, cigarettes, téléphones portables, hasch, mojitos,…) avec son argent de poche pour aller faire la fête dans les boites de nuit.

On s’inquiète de savoir s’il va faire beau demain.

Les moteurs tournent même à l’arrêt. Le Co2 va bon train.

 « Crisis ? What Crisis ? » Vous vous souvenez de la pochette de ce disque de Supertramp ?

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26 mai 2011

T'ES OÙ ? TU FAIS QUOI ?

ciel_local

J’ai toujours aimé les dictons, ces espèces de sentences venues du fond des âges et dont le bon sens apparaît souvent imparable, ces règles de vie prosaïques prononcées incidemment par un(e) ancien(e), un griot africain ou un paysan du Larzac. J’en ai adopté certains comme devises. Il y a quelques années, je discutais avec le père d’un ami, agriculteur de son état dans le Lot et Garonne. Il venait de labourer quelques hectares et nous décrivait les danses nuptiales de grues venues séjourner là en pleine migration. Au milieu de la conversation Je lui cite cette phrase de Baudelaire : « Je respecte trois métiers, le moine, le soldat, le poète . Aux autres, je laisse les professions ». J’aime bien le radicalisme de cette conception de l’homme. Je pensais que Baudelaire avait fait le tour de la question lorsque le père de mon ami me fait remarquer que le poète maudit avait oublié dans sa liste le paysan, celui qui dessine le pays, qui le travaille, qui en sort la nourriture (pour les trois autres éventuellement), celui qui architecture le paysage. Je me dis que le paysan venait de remettre le poète en place. Le bon sens des gens de la terre n’est pas un mythe, ni une kitcherie inventée par des citadins condescendants, c’est une culture, une version dépouillée de la philosophie, fruste mais observée saison après saison en dehors de toute littérature.

Il y a une maxime qui m’est devenue familière : « là où elle est attachée, la chèvre broute ».

Bien sûr on peut regretter que la chèvre en question soit attachée. Cela suppose qu’elle n’est pas libre, qu’elle est surveillée par quelqu’un, un humain bien sûr. Elle est donc socialisée mais libre de brouter, paradoxe conséquent. Il en va ainsi de nous, de fait. De plus en plus j’adore la dimension locale des choses, un 14 juillet sur une place de village, un vide-grenier, l’organisation d’un symposium de land-art quelque part au fin fond du Québec, un curé qui collectionne les reliques préhistoriques dans le cul de four d’une église romane, une collection privée transformée en musée local d’art et d’histoire. J’ai vu plein de ces exemples en Puisaye où j’ai vécu une dizaine d’années.  Nous sommes nos propres médias. Ainsi mon ami Xavier Lauprêtre qui est installé au pays de Colette depuis une dizaine d’années a le profil du gars qui tisse une mythologie personnelle qui fera de lui, à n’en pas douter, ce que l’on appelle une figure du coin. Il a d’abord fait le journaliste, sillonnant tout le département de l’Yonne pour interviewer les uns et les autres. Ensuite il a fondé le journal « Caractères » sur le pays de Puisaye-Forterre, s’inscrivant encore plus dans le détail de la culture locale. Puis il a créé sa maison d’édition. Il publie des livres, romans, essais, scénarios. Il est aussi photographe.  Les modèles féminins se ruent dans sa maison de Tannerre et prennent la lumière diaphane de Puisaye qui est en quelque sorte son studio à ciel ouvert. En outre, il tient un blog, publie des billets, s’intéresse aux autres, déniche de temps en temps un groupe de rock pas comme les autres, etc… Il vient de publier " les chroniques de Xin Tseu: la tour sarrazine"

John&Betty sont un couple de chanteurs parisiens qui écument les bars pour jouer leur répertoire dès que le soir tombe. Ils composent dans leur cuisine « in the kitchen prod » et chantent en anglais selon la bonne vieille méthode des livres illustrés de leur enfance où Brian ne revenait jamais de la bathroom (il devait jouer avec le robinet). Ils ont sorti un disque et on les trouve sur deezer. Leurs chansons tiennent vraiment la route, au point que nous avons fait un clip ensembles. John, le guitariste, a été élevé au sein des Beatles et refusent de faire plus de trois accords par chanson et quand Betty chante, on est transporté au fin fond de la Caroline du nord dans quelque pubs où se lamentent des réveils bluesy.

Quand j’étais en Puisaye, nous avions créé une galerie d’art. Après avoir fait un brin de storming pour trouver un nom, nous avons opté pour « les voisins ». Moi j’aurais voulu « la chine populaire » histoire d’être bien décalé mais il fallait trancher et favoriser la création d’un peu de lien social. Nous revendions des objets que nous chinions et nous organisions des expos-happening avec des artistes qui avaient fuit les villes. On prêchait dans le désert poyaudin. Au bout d’un moment, nous avons créé un groupe d’artistes qui s’appelaient « les Biodégradés ». On exposait dans des galeries, des châteaux, des abbayes cisterciennes. Une fois le vernissage passé, y’avait personne pour visiter l’expo. C’était extraordinaire ! Ça renforçait mon immense jubilation à l’idée que j’étais loin du monde et que la beauté c’est quand ça ne sert à rien. Nous pouvions donc crier encore plus fort dans ce désert de sous bois et continuer de brouter seuls notre ivraie.

Mon amie Marina D. a créé l’association Sous la Lune, seule dans son appart alors qu’elle venait de parrainer (marrainer ?) un enfant défavorisé auquel elle voulait pouvoir offrir des vacances originales. Depuis elle met au point des voyages écologiques dans le Gers et au Maroc pendant lesquels les enfants s’initient au respect de l’environnement.

Sans compter les Horrowatz de mon ami Bog, le cuisinier de la table d'Arménie, qui organise des grandes parties cullinaires sous la vigne vierge de sa maison de Bagneux.  De la cuisine locale en quelques sortes. (voir l'album sur ce blog).

Je me souviens que lorsque Shengen est devenu un accord transfrontalier (un de nos rêves d’enfance), à l’heure où nous devenions de plus en plus européens, les identités régionales se sont curieusement exacerbées, comme si la Catalogne, la Saxe, le Sussex ou la Toscane pouvaient tout d’un coup exister en tant que tels et respirer un air fabriqué sur place. J’aimais bien cette idée. J’aime bien aussi que cela constitue la contreforme de la mondialisation. Le monde nous dépasse, la seule échelle que je comprenne à peu près, c’est l’échelle humaine, celle du village local, pas forcément celui de Mac Luhan (que je ne renie pas pour autant). Je fais ce que je suis. Le rappeur Joey Starr a cette façon de le dire « je fais ce que j’ai ». Mon père disait « on fait avec c’qu’on a » et il ajoutait souvent « pour un p’tit pays comme ici, ça ira ».

Posté par Pixdreamer à 18:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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