Nous sommes en 1977, libéré du lycée, du Bac et des angoisses qui vont avec, je décide de m’inscrire à l’université de Tolbiac en Histoire de l’art. J’ai lu/vu quelques livres sur Michel-Ange ou Vinci, j’ai vu Goya, Bosch et Velasquez au Prado, j’ai vu la salle Rubens du Louvre, j’ai réalisé quelques copies de Dali que je revendais dans la cour du lycée. C’est tout. Je ne sais rien. Je sais juste que toute ces vies et ces regards croisés sur des tableaux m’impressionnent, ce type en croix qui ne cesse de souffrir, ces rais de gloire fabriqués à la main pour donner l’illusion du paradis, ces perspectives fuyant à l’infini dans des nimbes ouatées m’ont convaincu assez tôt que quelque chose de complexe se donne à comprendre.

J’arrive dans le sinistre bâtiment universitaire de la rue de Tolbiac sur la pointe des pieds. Je suis dans la fac la plus laide du monde. Des blocs de verre accrochés à une épaisse colonne centrale de béton, le tout posé sur des monticules de béton recouverts de galets épais m’engloutissent avec des milliers d’autres. Comment un lieu aussi dramatiquement laid peut être le réceptacle d’une quête aussi pure ? Si on ajoute à cela la bousculade quasiment orchestrée par l’administration et la confusion bureaucratique orchestrés à dessein dans le but de dégouter les clients (les lycéens fraichement émancipés). Le dégout est à son comble.

J’étais prévenu: « N’oublie pas que, quoiqu’il en coute, le premier cours auquel tu dois t’inscrire c’est celui d’Arasse et surtout les Travaux Dirigés, quitte à bousculer du monde et à en écarter du coude. Tu sais, les places sont comptées en TD, c’est 30 maximum. Débrouille-toi. Ne rate ce prof sous aucun prétexte sinon ton année est foutue ! Et pour les cours en amphi, arrive en avance, une demi-heure minimum sinon tu n’auras pas de place, tu ne verras rien, tu n’entendras rien». J’ai fait confiance, j’ai joué du coude, j’ai brandi bien haut ma carte d’inscription et j’ai crié comme dans la chanson. Arasse, rien que le nom sonnait comme une lame. Je devais être à la hauteur de ceux qui m’avaient précédé et ne s’en étaient manifestement pas remis. Je me suis inscrit sans savoir et suis sorti de la mêlée indemne. Quelques semaines plus tard, j’ai eu le privilège d’écouter le grand Daniel Arasse.

En découvrant la figure de cet homme d’une quarantaine d’années, j’ai découvert ce que le charme signifiait. J’ai aussi appris que le charme pouvait être le principal ressort de la pédagogie.

Arasse, c’était une voix, à la fois suave et chaude, de grands yeux, une chevelure abondante et ondulée, une corpulence solide, une taille respectable, une assurance certaine. Je crois qu’il fumait la pipe. Un physique à faire se pâmer les étudiantes. Autour de lui se trouvait toujours un aréopage de jeunes filles ou de femmes mûres prêtes à tout pour être au premier rang ou dans son entourage direct telles des vestales attendant le message divin. Lui, imperturbable, conservait un comportement normal qu’une toux feinte et brève trahissait avec ironie lorsque probablement la situation devenait gênante devant tant de pression féminine ou d’offrandes à peine discrètes.

Il donnait un cours d’histoire de l’art des temps modernes, qui partait du XVème traversait les XVIème et XVIIIème siècles jusqu’à la fin du XIXème qu’il survolait. Il démarrait cependant avec les primitifs italiens, la peinture à fresque, les petites chapelles romanes de Toscane, d’Ombrie ou de Vénétie. En quelques semaines, ma vie fut peuplée de nouveaux héros. Des cohortes de génies aux noms chantant sortaient soudain des abimes de mon ignorance depuis les ombres géantes de Michel-Ange ou Leonard par delà les petits villages de l’Italie profonde.

Arasse était le narrateur de ce grand théâtre de virtuoses. Ce que l’on m’avait annoncé se vérifia très vite. L’art de la pédagogie quand celle-ci est agie par un alliage précieux de charme, d’érudition, de simplicité d’expression et d’exigence bien dosée, vous transporte et vous reste.

L’amphithéâtre où il enseignait était plein. Je veux dire qu’il était plein toute l’année. On se bousculait en effet. Lui, se postait toujours au centre et en haut de l’amphi à côté d’un projecteur de diapositives. De l’obscurité sortait la lumière, une lumière habitée d’un théâtre savant fait de sacrifices, de fuites, de martyrs, de noces, de draperies, de regards en coin, de transfiguration, de contraposto, de décapitations et d’annonciations dans des jardins clos.

Mes nouveaux héros s’appelaient Giotto, Piero Della Francesca, Cimabue, Lorenzo Lotto, Pontormo, tous les amis de Caravage, Brunelleschi, Tintoretto, Rafaël, Titien. Il y a avait aussi quelques flamands incroyablement doués, des allemands, une poignées d’espagnols et des français ayant fait le voyage initiatique. Dans le monde peint des gens de robe résidait une explication magique du monde.

Ce qui était beau chez Arasse c’était non seulement sa maitrise de la culture italienne mais aussi et surtout le déroulement de l’enquête qu’il semblait mener sur le sens profond de ces peintures empreintes des textes bibliques. Il nous faisait croire à un mystère à percer en permanence que seule une observation de tous les instants et de chaque millimètre de toile (ou de mur) pouvait révéler. Et à qui appartient cette main dans la confusion des corps de cette descente de croix ? Et pourquoi ce miroir noir entre une mandoline et un compas ? Et pourquoi ce crâne allongé qui barre le tableau ? Et pourquoi cette enfilade de colonnes qui sépare la vierge de l’ange qui lui fait face ? Et est-il vraiment en face ? Et comment cet escargot posé sur ce parapet à côté d’une signature? Et comment Judith se distingue de Salomé ? Et comment tenir cette position impossible en haut d’un chapiteau de colonne ? A toutes ces questions vertigineuses répondait la voix rassurante de Daniel Arasse. Lui, avait regardé. Lui avait passé des heures à observer, scruter, noter les détails, enregistrer les anomalies pour y trouver non pas des réponses de philosophes mais des explications d’historiens. Des réponses qui ont du sens. Et dans ses réponses il y avait tout Panofsky, Francastel, Kenneth Clark, de Voragine, l’ancien testament, Vasari, Diderot, Hume, quelques hérétiques aussi, Giordano Bruno, Savonarole, des princes éclairés comme Laurent de Médicis, des moines savants qui finissent sur des buchers. Que du beau monde. Une cohorte bigarrée d’hommes et de femmes qui s’étaient consacrés à la conquête du savoir par le perfectionnement inépuisable du geste de la main et la force de l’esprit. Dans son commentaire il y avait souvent cette question qui servait de ponctuation et aussi de respiration : « comment dire ? » lançait-il au milieu d’une phrase. Par cet emploi, il feignait une hésitation et retardait habilement la réponse. Il profitait d’elle pour glisser une digression ou pour s’assoir à notre banc, il nous invitait à une pensée en mouvement. Arasse ne cherchait pas à vulgariser. Son propos se développait en arabesque. Il cherchait à former des historiens, c’est à dire des gens bien renseignés sur l’époque qu’ils étudient et capables de dénouer le rapport entre le mouvement des bras qui déposent le christ, les lentilles de Galilée convaincu d’une cosmogonie précise, l’enchainement des couleurs des vêtements dans l’assemblée de donateurs qui entourent un nouveau-né à tête d’adulte ou bien encore cet homme de dos au premier plan de la célébration d’un roi.

L’essentiel de son charme passait là, dans cette brève interruption « comment dire ? ». Le diable se cachant, parait-il dans les détails, il y consacra quasiment sa vie. Autrement dit, en révélant les anomalies de nombreux tableaux de l’Histoire, il a voulu signifier que le sens n’est jamais résolu ou même que l’erreur peut-être préméditée afin que le sens des choses ne soit jamais figé mais en perpétuelle reconstruction. Il nous dit aussi que le monde d’avant la révolution est un autre monde, une enfilade de signes qui désignent des mythes qui nous fondent tout autant qu’ils nous sont devenus étrangers.

Il y a quelques années j’ai appris la mort de Daniel Arasse en discutant avec une de ses anciennes élèves devenue conservatrice de musée. Il a eu une maladie pulmonaire. Ses poumons se remplissaient d’eau. Cela doit porter un nom, surement. Après ses années d’enseignement dans cette horrible Fac de Tolbiac, il avait dirigé l’institut d’art de Florence (un paradis) puis commencé à publier. Il était de plus en plus sollicité pour des conférences, des émissions de radio, des cours. La plupart de ses ouvrages ont été publiés post mortem. Une œuvre immense. Je repense souvent à sa figure passionnée, au ton appétissant de sa voix. Dans mon panthéon, il tient une place centrale. Quand on tape Daniel Arasse sur google en Images, ce sont des tableaux italiens qui aparaissent.