anonyme parisien.

D'une façon générale, on peut dire que nous sommes dans une période d'inflation dans tous les domaines. En tous cas dans notre société hypercapitaliste, la surabondance règne, la surenchère est la règle, l'excès fait loi. C'est la crise, parait-il (il s'agit de savoir pour qui) crise économique, crise de foi, crise écologique, crises identitaires, hypocrise… Crise de rire! Car paradoxalement et, pour employer une expression à la mode, consubstantiellement, nous assistons à une véritable épidémie d'humoristes, d'amuseurs, de batteleurs, de tchatcheurs. Les blagues fusent, les gimaces, les caricatures, les moqueries. Internet, bien entendu, y est pour beaucoup comme moyen d'expression rapide. Le numérique, sa vitesse, la surface médiatique des réseaux sociaux qui fonctionnent en rizômes, accélèrent et démultiplient ce processus.

A Paris, le nombre de One man shows est incalculable. Tout le monde monte sur scène pour raconter sa vie et faire des blagues sur les gens de pouvoir et les pathologies contemporaines. La parole est libérée (qui s'en plaindrait?). On peut déconner sur tout. Le geste suit. C'est très impressionnant. On a assisté au même phénomène quelques années auparavant avec la chanson. Les télé-crochets nous ont appris que tout le monde veut devenir chanteur. Il en va de même pour les livres. Les rentrées littéraires enflent. Les écrivains courent les rues. Chacun peut écrire son livre, s'autofictionner.

L'actualité et son cortège de mauvaises nouvelles et d'horreurs a pour écho une épidémie d'humoristes soit sur Youtube, soit sur scène. Les petits théâtres crasseux de 12m2 poussent comme des champignons et on y enchaine des spectacles d'une heure menés par des gens qui commencent à peu près tous par la même phrase" Bonjour je m'appelle trucmuche et je suis ravi d'être là". Youtube a remplacé la rue. Aguigui Mouna est mort (qui s'en souvien?). Ses petits enfants se filment au grand angle dans leur chambre en train de d'exposer leurs petits travers existentiels. Et comme nous vivons dans une société où la parole est libre, tout le monde s'y met, je veux dire tous les socio-styles (ou les cas sociaux) s'expriment : les jeunes, les vieux, les noirs, les blancs, les filles, les garçons, les gros, les maigres, les gentils, les méchants, les beaux, les moches. Tout le monde.
Jamel debbouzze avait fait émerger au début des années 2000 un nouveau genre humoristque issu du brassage social et culturel des banlieues, une sorte d'humour multi-tehnique. A cette occasion naissait une nouvelle gouaille des périphéries. Un nouveau vocabulaire également tout autant que de nouvelles matières humoristiques parmi laquelle la fameuse revendication (ou affirmation) identitaire. Cet humour dont la traduction sous forme de sketche commence souvent par "bonjour, je m'appelle Karim, je suis musulman mais, je vous rassure, je ne suis pas armé". Et on est parti pour un humour racialiste à base de syndrôme identitaire hyper ethnocentré dont l'imaginaire est souvent d'une pauvreté consternante. Il en va de même pour la revendication sexuelle "bonjour je m'appelle Kevin, je suis gay mais je vous rassure je parle aux filles quand même"…(suivent en général quelques allusions bien senties au plaisir de la sodomie). On peut multiplier les exemples par catégorie.
Ce doit être l'instinct grégaire, celui consistant à se complaire dans une communauté, le communautarisme étant hyper tendance en ce moment. On assiste donc à une épidémie de lieux communs. Par exemple, dès qu'un comique parle de cul sur scène, il est de bon ton qu'il dise bite, ou qu'il parle de SA bite ou même qu'il simule une masturbation pour que l'on soit sûr de bien comprendre l'idée (à l'heure où j'écris ces lignes, on apprend que Louis CK est accusé par cinq femmes (voire plus) de s'être masturbé devant elles). Il est de bon ton d'injurier le public ou de le ridiculiser dès que l'on prend une personne à témoin dans la salle. Ainsi j'ai assisté au spectacle d'un duo de comiques de bonne réputation qui employait le "putain merde" toutes les 3 ou 4 minutes (rime riche de l'auteur). Je n'en avais jamais entendu autant dans un sketche. Dans la même veine, il convient de trainer dans la boue les politiques (j'ai entendu un comique de 5ème division régionale ayant une rubrique sur une chaine d'info TV traiter Ségolène Royal de "sale pute" pour renforcer son effet comique). Les humoristes femmes de la nouvelle génération s'emploient (avec un certain talent cependant parfois) à être aussi grossières que leurs collègues hommes (la grossièreté est aussi un challenge dans la quête d'égalité des sexes). Cela donne des exposés sur la fellation ou la sodomie qui font tressauter de plaisir les gens sur leurs sièges. Le rire provoqué par les allusions au cul est une sorte de réflexe plavlovien. Le bon peuple qui a besoin de rire entend bite ou cul ou poil ou vagin ou… et rit automatiquement. C'est pratique pour l'écriture du texte.

Récemment j'ai assisté au spectacle d'une humoriste d'origine alégienne qui nous racontatit l'histoire de sa grand-mère qui faisait du bon thé et de la bonne soupe (comme toutes les grand-mères, quo) à grands renforts de grimaces outrancières et de nostalgie identitaire mal assumée. Elle terminait son spectacle par une espèce de morale de niveau cm2 genre "croyez en vos rêves" devant un parterre de septuagénaires regrettant probablement le billet pas cher qui leur avait permis d'atterrir là. Il est consternant de lire les premières critiques de ce spectacle crier "au génie" et qualifier ce spectacle "d'ovni". D'autant plus que j'avais vu le pendant masculin de ce spectacle dans un autre théâtre. Bon, voilà, c'est un petit bilan provisoire de l'état des lieux de l'humour français. Heureusement, certains humoristes surnagent. Ce ne sont pas les plus médiatisés.