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Le football est un des sports les plus archaïques qui existe pour deux raisons : son principe de jeu est d’une simplicité extrême et les règles qui le régissent n’ont quasiment pas évolué depuis son origine. Pour autant, on peut affirmer tout de même que le jeu s’est enrichi, accéléré, densifié.

Ce qui s’est dramatiquement appauvri en revanche c’est le commentaire qui accompagne ce jeu. Il y eut cependant quelques exceptions dans les années 70 à travers des commentateurs talentueux qui donnaient une dimension joyeusement lyrique aux matches importants. Je pense à Michel Drucker ou Michel Drey par exemple (alors que dans le rugby officiaient magnifiquement George de Caunes ou Roger Couderc). L’amérique latine ou l’Angleterrre étaient déjà dotés de commentateurs qui savaient donner de la chair à leur verbe.

Nous sommes peut-être au pire moment de l’ère du commentaire sportif. Le pire des journaliste-commentateurs officie sur TF1. Il s’agit de Christian Jean-Pierre. Moi, du haut de mon canapé, lorsque, obligé, je fais une incursion sur cette chaine de télévision, pour cause de match, je l’appelle Jean-Jean-Christian-Pierre-Pierre (Grégoire Margotton n'est pas mal non plus… dans le genre). Le type est charmant mais sa voix pleine d’innocence et de naïveté n’a d’égal que son manque de talent à commenter un spectacle aussi riche, rapide et parfois complexe qu’est un match de foot, en particulier lorsqu’il s’agit d’un match de coupe du monde dont l’enjeu est fort. Les chaines ont pris l’habitude de compenser l’incompétence rhétorique des journalistes de métier en leur adjoignant des « consultants » issus de le société footballistique (comme on dirait « la société civile ») qui sont censés apporter une expertise technique et un vécu. Ils font ce qu'ils peuvent.

Mais cela n’empêche pas notre Jean-Jean-Christian-Pierre-Pierre d’énoncer sur un ton égal tout le florilège des expressions toutes faites qui aident à décrire un match de foot. L’activité principale de son commentaire consiste à énumérer les noms des joueurs qui se passent le ballon. Son propos est miné par l’angoisse ethnocentristedu résultat. Cette angoisse à tendance cocardière lorsqu’il s’agit de l’équipe de France, l’empêche complètement de commenter, c’est à dire d’illustrer verbalement, ce qu’il voit, ce qui se déroule devant ses yeux et qui, au surplus, est amplifié par les écrans, les zooms, les ralentis. Son expression se réduit à des phrases du type « la tête de Giroud, Varane le contrôle ». Ne cherchez pas d’adjectifs, il n’en emploie jamais. Jamais en effet vous n’entendrez dans aucune commentaire actuel, toutes chaines confondues, des adjectifs qui pourtant trouveraient dans le champs sportif un usage idoine tels que « habile, audacieux, créatif, sophistiqué, travaillé, adroit,… ». Dans le commentaire de Jean-Jean-Christian-Pierre-Pierre, pas d’adjectif, pas de qualificatif, pas de métaphore, pas d’observation, pas d’étonnement, pas d’analyse. Jamais. Ches ses confrères non plus d'ailleurs.

Son propos est juste un blougi-boulga d’expressions à la mode les plus conventionnelles possibles telles que « il a centré dans le dos de la défense ». Jamais il ne qualifiera autrement une belle ouverture qui transperce une défense (transpercer, pénétrer, traverser, …). Jamais il ne percevra la figure exceptionnelle ou inédite d’un geste, un amorti dans le mouvement, une extension incongrue qui donne au corps l’extravagance furtive d’une position. Jamais il ne sera en mesure de déceler la posture stratégique d’un groupe, sa disposition psychologique à un moment précis d’une action de jeu. Jamais il ne pourra donner sa dimension esthétique ou dramaturgique à l’expression furtive d’un visage, à la torsion inédite d’un buste, à l’harmonie des corps en mouvement, au désordre apparent des membres d’un corps qui tentent un geste. Ne lui demandez pas de qualifier une situation toute de lumières, de couleurs, de cris, de sueur, de boue, de griffures et de plis, il ne les voit pas. Et tandis qu’il récite quelques statistiques techniques lues dans le journal l’Equipe du matin, se déroulent devant lui des milliers de micro-événements sublimes et dérisoires qui font la beauté d’un corps en action, d’un muscle qui se tend, d’un visage qui appelle, d’un ballon dans l’espace dessinant une géométrie imaginaire dont la fin idéale est de venir fouetter un filet qui se moire comme une vague tandis que devant la ligne de but s’effondrent les corps emmêlés des adversaires d’un soir. N’attendez pas qu’il décrive cela, l’unicité d’une action sportive, le langage des corps et des couleurs mêlés, le bruit de la foule, l’ivresse des chants des supporteurs. N’exigez pas dans son commentaire qu’il manifeste une vision critique et créative de ce qu’il voit. Rien pour lui ne mérite un adjectif, un sens, une couleur, un ton, une référence. Avec lui tout est pauvre. Le foot dont nous disions pourtant que la simplicité confinait à l’archaïsme est ici réduit à son expression la plus simpliste, la plus vide de vie, de chair, de football quoi. L'autre soir pour unmatch de coupe du monde il a boucle la boucle de la pauvreté rhétorique en affirmant après une victoire de l'équipe de France : "ils ont tout donné, ils nb'ont rien lâché". Ça s'appelle toucher le fond. Ce type là (ainsi que la plupart de ses confrères concurrents), gentil au demeurant, enlève par défaut toute la dimension esthétique de ce sport, son romantisme, son humanisme même. Il freine ce sport dans son évolution et appauvrit le regard du spectateur. C’est assez déplorable mais c’est une bonne méthode pour maintenir les foules dans un abêtissement généralisé.