DownloadCela fait longtemps que je vais voir de la peinture dans les musées, dans les galeries, dans les fondations. Je me suis toujours intéressé à la peinture. Mes premières visites au Louvre ou au Prado remontent à l’enfance. Ce qui m’a toujours intrigué dans la peinture c’est de savoir comment c’est fait. Le XIXème étant un sommet dans l‘art pictural, j’ai toujours été tenté de m’atteler au travail de peindre. J’y reviens donc régulièrement, un peu comme on rentre chez soi.

L’autre jour un ami m’a offert un billet pour l’exposition de la collection Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton. Il ne pouvait pas s’y rendre. J’y suis allé à sa place. Depuis quelques années j’évite, autant que

possible, les grands raouts culturels qui attirent les foules. Je ne supporte pas la foule. L’idée que l’on sera bientôt 9 milliards me déprime totalement. Je suis très jaloux du héros de Thomas Bernhardt dans« Maitres anciens » qui se fait ouvrir une salle du musée le jour de fermeture pour venir contempler obsessionnellement une « Vierge à l’enfant » de Titien.
Je me retrouve dans une file d’attente qui serpente entre des cordons rouges jusqu’à l’entrée de l’exposition puis je me jette entre les murs gris des salles au beau milieu d’une foule composée essentiellement de vieilles dames. J’ai remarqué cela, que les musées étaient maintenant remplis de vieilles dames, clairsemés cependant de quelques vieux messieurs moins gaillards et largement minoritaires. La contemplation de la peinture, ancienne comme moderne, serait désormais, un truc de vieilles dames. Les jeunes n’y sont souvent que parce qu’ils y sont obligés, ou en groupe scolaire, ou, pire, entrainés de force par leurs parents. On y croise aussi quelques artistes vivants qui viennent y réciter leurs prières intérieures. On les repère à leurs cheveux longs, leur teint gris, leur barbe de trois jours et leurs pantalons de grosse côte. On sent chez ces vielles dames une conscience quasi professionnelle à s’intéresser, à vouloir retenir ce que l’Histoire nous commande de retenir comme, par exemple, que Matisse ou Picasso révolutionnairent la peinture. C'est le seul momemnt où elles concoivent de s'intéresser à la révolution. On les sent appliquées à décortiquer un nu de Picasso au corps déstructuré aux teintes salies par les cernes noires.  Et cette dame en manteau marron devant la méditation mélancolique de « la dame en bleu » de Cézanne, à quoi pense t’elle ? Et ce grand monsieur planté devant les deux hommes géométriques de Rodchenko, qu’en dira t’il chez lui ? Et toute cette foule vêtue de noir et de gris, que retiendra t’elle de Matisse ou de Derain ? Quel usage fera t'elle des couleurs ? Et de Gaughin, la foule noire et grise s’achètera des prospectus de voyages exotiques ou des paréos pour aller au travail ? Et des perspectives mises à plat de Matisse, la foule en ressortira plus élégante ? Et après Marquet ou Vuillard, les gens seront ils plus doux dans les rues ? Que viennent chercher ces gens ? Que voient-ils ? Que rapportent ils chez eux ? A quoi leurs sert la maniaquerie de Signac, les touches fluos de Derain, les maladresses souffrantes de Soutine ? Et l’extravagance expressionniste de Krohn ? Les vielles dames, regardent, scrutent, traversent nerveusement les salles. Elles ne ratent rien, ni l’étiquette, ni l’audio guide, ni de faire un petit commentaire sur leur extase attendue. Elles font confiance à leur basket ou à leur bottine fourrée. Leur sac à dos leur donne une silhouette de lutin hyperactif. On sent leurs maris fatigués. (Tiens, les visages des personnages du « déjeuner sur l’herbe »  de Monet, sont complètement ratés. C’était vraiment pas son truc, les visages à Monet). Et l’éloge que le peintre de Giverny fait du jardin et de la nature, qu’en feront ils au moment de voter ?
Au bout d’un moment, je réalise que ma passion pour la peinture est une passion de vieille dame, quelque chose du monde ancien, du siècle précédent. Quand cette génération de grognardes de la culture aura disparu, les musées seront alors des églises désertées et inutiles. A part les étudiants des beaux-arts, l‘immense majorité des jeunes ne voient pas l’intérêt de se poster devant une image fixe faite à la main. Surtout quand cette image représente une femme qui renverse son panier de pommes sur une table devant une fenêtre ouverte (des pommes bio à l'époue). Et dire que tous ces gens n’auraient pas filé un balle à  Chaïm Soutine. Je crois que c’est cela qui m’agace. Tant pis. Les vieilles dames font ce qu’elles peuvent. Il y a des jours où je me sens une vieille dame.