Je me souviens avoir vu pour la première fois l’affiche de l’exposition de cet artiste chinois dans le couloir qui accède au quai du métro Voltaire à Paris. Il s’agissait d’un montage de plusieurs photos dont un autoportrait de l’artiste barbu en noir et blanc, des vues d’architectures, un soldat chinois, un doigt « d’honneur » devant un paysage… Je dois dire que c’est la photo de ce doigt « d’honneur » qui m’a intrigué et incité à aller voir l’expo. Je ne sais pas d’où vient l’expression « doigt d’honneur ». J’avais aussi vu deux ou trois sujets télé et lu de longs articles dans libération (que j’achète 3 fois par an, pas plus). Et puis, le fait de savoir que l’homme est assigné à résidence chez lui en Chine (c’est à dire en prison dans sa propre maison— pendant 3 mois en 2011 puis contraint de ne pas sortir de Pékin et de prévenir les autorités à chaque fois qu’il se déplace en ville—) et que, malgré cela, il résiste en interpelant l’opinion mondiale, mieux, que les gens lui envoient de l’argent du monde entier ou lui en jettent par dessus le mur d’enceinte de sa maison pour l’aider à payer l’amende astronomique que lui réclame l’état fasciste chinois me paraissait relever d’un fait de société remarquable. L’art actuel manque de causes nouvelles et donc de martyrs. Or nos bonnes masses populaires et leurs commentateurs ne s’intéressent au monde que s’il s’y passe un peu d’effusions, d’explosions, de cris et de larmes. Dans quel état totalitaire « moderne » peut-on trouver des martyrs pertinents ? En Chine of course !

Nous nous retrouvons donc au Jeu de Paume, impatients de découvrir cet artiste prisonnier qui a tant de choses à dire sur le monde et au monde. Rappelons que Ai Wei Wei n’est pas n’importe qui. Il est le fils de Ai Qing, un des grands poètes chinois de la fin du XX° et que le parti communosciste au pouvoir envoya nettoyer les chiottes pendant 13 ans pour le rééduquer un peu et lui apprendre les bonnes manières (matières ?).

Le public est nombreux. Nous escaladons le long escalier blanc qui mène aux salles (dans le sens de la montée et aux toilettes en descendant). Ai wei wei est essentiellement photographe. La première salle est consacrée à des agrandissements de planches contacts noir et blanc de photos de Chine, puis de son séjour new yorkais (1983-1993). Ce qu’on appelait dans les années 70/80 des photos de constat. C’est à dire pas des photos remarquables sur le plan esthétique mais plutôt sur le plan de ce qu’elles racontent, de ce dont elles témoignent. Urs Stahel, le commissaire de l’expo du jeu de Paume, dit lui-même qu’il est un maniaque qui photographie quasiment chaque seconde  de sa vie. De fait il apparait beaucoup dans ses clichés, dans toutes sortes de situation et souvent en très gros plans puis-que c’est lui qui tient l’appareil. Le type veut témoigner frénétiquement du monde qui l’entoure et de lui dans le monde qui l’entoure. Il s’inscrit donc dans une démarche comportementale, une posture vis à vis de la société plutôt que dans une quête esthétique à l’instar des artistes des années 60/70 qui dénonçaient l’art bourgeois, les effets de salons. Il n’est pas là pour faire joli. On raconte qu’il a pris (ou fait prendre) à peu près 200.000 photos entre son séjour à NYC (1983 : 100.000) et 2005 (retour à Pékin en 93) et exploration de l’actualité urbanistique et sociale chinoise. Par ailleurs c’est à ma connaissance une des premières fois que son travail de bloggueur et de twitter (Twittart comme dirait Fischer) est revendiquée comme une pratique artistique en tant que telle et qui vient donc s’ajouter à : sculpteur, architecte, designer, plasticien,… ce qui en soi est assez rassurant. Ses twittposts sont d’ailleurs la part la plus impressionnante de son travail dans la mesure ou le type doit être un des rares (au monde) à parler de la question de l’art, du rôle de l’artiste et de la notion de liberté dans le monde contemporain et sur un support conçu pour rester superficiel, bref et fast.

Ceci étant dit. Ma principale motivation pour écrire ce petit billet est la suivante. Je veux absolument, et en toute modestie néanmoins, soulever une erreur sémantique grave et (profondément) regrettable : la question du « doigt d’honneur » (les chauffeurs routiers appellent ça un « doigt gras » ou même « un doigt ». Prdon pour la trivialité des propos qui suivent.

En effet Aï (nous l’appellerons Aï, c’est plus drôle et plus pratique à taper sur le clavier) s’est employé assez systématiquement à photographier sa main gauche avec le majeur relevé devant des monuments de tous les pays. Le doigt visite ainsi la place Tienanmen, la tour Eiffel, le Palais des Doges, le Duomo de Florence, la Maison blanche, la Sagrada Familia, le Parlement de Londres, la Tate Modern, etc… Le plus drôle c’est le titre « Etude de perspective ». Le catalogue explique qu’il est ici fait allusion au pouce que tend traditionnellement le peintre ou le dessinateur pour mesurer les proportions de ce qu’il va représenter sur sa toile ou sa planche. Quand au cartel qui légende la série de l’expo, elle mentionne qu’avec cette imagerie, l’artiste invite le spectateur à réfléchir sur la question du pouvoir  de l’art officiel sur les consciences. Or c’est là qu’est le malaise.

Petit rappel : tout ceux, et ils sont nombreux, qui pratiquent le geste érotique consistant à donner du plaisir avec son doigt, savent qu’il s’agit là d’un moyen efficace. Je ne rentre pas dans le détail des orifices érogènes ou proéminences se prêtant facilement à cette fin. C’est assez gênant comme ça d’en passer par là pour parler d’art … Reconnaitre ce point de détail érotique et réhabiliter le doigt bien mis dans sa vocation au plaisir partagé des sens contribue, je pense, à dénoncer un glissement sémantique fâcheux qui peut, certes, leurrer les automobilistes pressés ou les camionneurs lourdaux mais pas un artiste expert en nudité comme c’est le cas de notre ami Aï. Il faut absolument et urgemment rétablir l’idée selon laquelle un « doigt » n’est en rien une injure à qui que ce soit, ni même un problème mais au contraire un moyen facile d’accéder à une forme plutôt immédiate de jouissance. Il faudrait donc s’ôter de l’esprit qu’un « doigt d’honneur » est une injure ou une humiliation alors qu’il est fondamentalement une invitation au plaisir.

Autrement dit, et contrairement à ce qui est dit, les images d’Aï signifient « j’aime » (je « like » en langage facebookien) ou bien « je t’aime » ou bien encore plus trivialement « je te prends » donc « je vais te donner du plaisir ». Ce qui est une perspective assez réjouissante en soi et une invite plutôt bourrée de convivialité et d’intentions sensuelles. Soit dit en passant, il en va de même pour les automobilistes qui, pensant qu’ils s’injurient à force de doigt en l’air, s’invitent (sans le savoir) au délicieux plaisir de la pénétration digitale ou de l’attouchement vénusien. (l’automobile ne rend pas intelligent, sinon ça se saurait).

 

De fait, C’est bien de plaisir (voire même d’extase) qu’il s’agit lorsque je contemple le palais des Doges, la tour Eiffel, un paysage de Toscane ou Central Park, et même, soyons fous, la place Tienanmen et ses militaires en rang serrés qui s’y entrecroisent sous le regard si doux et la mine joviale de ce vieux Mao Ze Dong. Cette série d’image est donc fondamentalement crétine et relativement facile à faire. Pas grave, les artistes, même sous l’opression, surtout sous l’opression, ont le droit de se tromper.

Ce point sémantique étant résolu, il faut revenir sur la question de la nudité dans l’art puisque c’est une des données de l’imagerie d’Aï. Aï aime être nu, seul ou avec des amis. Il a raison c’est assez agréable. Pour commémorer le massacre de Tienanmen (89), il a pris une photo de sa femme soulevant sa robe et donnant à voir sa culotte sur la grande place de Pékin (40 fois grande que la Concorde si l’on en croit le Trivial Pursuit). C’est assez charmant comme image. En outre à chaque fois qu’il est donné l’occasion de voir les dessous d’une fille, faut pas se priver. Il y a longtemps qu’ici, dans notre société démocratique occidentale, la nudité n’est plus dérangeante (encore que). Elle tapisse nos murs, nos couloirs, nos écrans, nos journaux. Elle ne constitue plus une arme de contestation. Ici tout le monde montre sa culote, c’est même plutôt à la mode. De fait il n’y a que dans les sociétés totalitaires (athées ou religieuses) que la nudité puisse être assimilée à de la pornographie ou à de la provocation politique. Là le corps dans sa plus simple expression, le droit de l’homme (ou de la femme) à être nu(e), sont plus efficaces qu’une encre de Chine, un poème ou un graffiti. Les avant gardes sont toutes passées par le nu (Manet, Schiele, Picasso, Klein, Gina Pane, Burden, …). On peut le regretter. En effet devoir montrer sa zigounette ou demander à sa fiancée de soulever sa robe sur une place publique pour être sûr d’être vu, ça vous complique franchement l’existence même si ça vous fait accéder aux plus grands musées du monde. Heureusement ça n’est pas ce qu’il a fait de mieux.

Il y a autre chose qui me chiffonne ce sont ses dix ans passés à New York. Certes, il a du bien s’éclater mais j’en ai assez  de lire à longueur de catalogues qu’ils (les artistes remarquables) reviennent tous avec les mêmes souvenirs ; les chapi et chapo du XXème siècles, Duchamp (et son chiotte) et Warhol et ses paquets de lessive. Notre Aï n’a vu personne d’autre de remarquable dans les années 80? Dans les rues, les télés, les bars, les nouvelles galeries, les nouvelles musiques…? Rien, personne d’autre ? Et puis il a photographié les gens de la rue, les flics new yorkais réprimant un rassemblement (de quoi ?), lui à Time square (nous sommes tous des touristes), du William Klein en version chinoise et en moins bien. Une imagerie compulsive d’un type qui veut mettre le monde en boite. Nos magazines en sont pleins.

Oublions cela.

Là où Aï est vraiment fort et retrouve une dimension poétique unique c’est dans ses posts sur twitter ou sur son blog. En voici un exemple : « reject cynism, reject coopération, reject fear and reject tea drinking ( = subir un interrogatoire par la police politique dans le langage de la blogosphère), there is nothing to discuss. It’s the same old saying : don’t come looking for me again. I won’t cooperate. If you must come, bring your instruments of torture with you. »

Là c’est un homme, un seul homme, qui défie un Pouvoir, un Système, un Parti. C’est l’esthétique de la lettre ouverte lue, grâce au numérique, par le monde entier.

« How could we have degenerated to this ? Without individual voices or the free exchange of information, neither the people nor the prolétariat can exist, and there can be no common interest for humanity ; you cannot exist. Authentic sociétal transformation can never be achived in such a place because the first step in social transformation is to regain the power of freedom of speech. A society lacking freedom of speech is a dark, bottomless pit. When it’s this dark, everything begins to look Bright ». Ses photos de chantiers d’architecture ou de destructions de qurtiers ou de villes sont aussi extrêmement éloquentes et puissamment dérangeantes. Ce mec a quand même vachement de courage.

 

doigt_cattelan

L.O.V.E de Maurizio Cattelan

(sculpture implantée devant la bourse de Milan en 2011)