C’est (presque) toujours la même histoire. L’histoire de la fulgurance dans l’art, de ces artistes qui passent à une vitesse folle, les pieds nus, sortant de nulle part et qui en mettent partout dans une apparence de perte de contrôle qui contient souvent les germes du génie ou de l’unicité en tous cas. Nous avons à ce propos tous les mêmes références en tête évidemment ; Jimi Hendrix, Rimbaud, Klein, Dean, Caravage, … «  Same old shit », donc.
Quand on évoque ces gens là, on commence toujours par la fin. « Il est mort à l’âge de 27 ans ». (tiens, comme Hendrix !) Ça pose son bonhomme, ça donne du poids à l’histoire.

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Basquiat inaugure probablement ce que l’on pourrait appeler le concept d’artiste urbain. Il s’inscrit dans la mouvance urbaine (au fait, à quand une mouvance rurale ?) des années 80 et accompagne, même de loin, la culture hi-hop qui émerge au début de cette décennie à travers le rap et le breakdancing des rues. L’addition de ces différentes composantes, musique via les ghetto blaster, graph, roller dancing, smurf, performances multimédia improvisées dans les quartiers pourris constituent la matière composite de ce que l’on nomme désormais le street-art. Dans ces années-là, il restait beaucoup de slogans en friche et beaucoup de friches urbaines aussi, les gravats d’une révolution ratée, certes, mais qui laissa des espaces de libertés assez enthousiasmants.
L’expo Basquiat qui a lieu au musée d’art moderne de la ville de Paris fait l’événement cet automne. On y fait la queue. Même le jour de l’inauguration on y a refoulé des invités. Cela rappelle l’émotion frénétique que provoqua l’expo Rothko au même endroit il y a une dizaine d’années.

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Ce qui est intéressant chez JMB c’est cette sensation très tôt (et qui perdure évidemment) qu’il s’agit-là d’un peintre important. On essaie partout de comprendre comment ce miracle s’est produit. La problématique raciale est très présente dans les commentaires. C’est normal, elle est très présente dans son œuvre : « Hollywood africans, Negroes negroes negroes, mississipi delta, coton origins … », mais aussi des références à des personnalités noires, Miles Davis, Bird, Muhammad Ali, …etc. On aime bien que Basquiat soit noir donc et qu’à ce titre il soit l’héritier des martyrs, des souffrances et des frustrations du continent africain. De fait c’est plus compliqué que cela, son père est haïtiens (de langue francophone donc) et sa mère née à Brooklyn (américaine donc) de parents portoricains (hispanophones donc). Mais on ne retient que sa condition de noir, un peu comme Obama dont il est de bon ton (c’est le cas de le dire) qu’il est d’origine noire, pas blanche, noire (c’est trop compliqué de dire « d’origine noire et blanche »). Comme ça on évacue d’un coup la question de l’hispanité dans la culture génocidaire de l’amérique pour privilégier uniquement la culture afro-américaine (qui swingue nettement plus il faut le dire). Il est amusant de constater qu’un peu partout on mentionne le fait que notre jeune prodige était refusé par les chauffeurs de taxi. Ca doit être écrit dans le dossier de presse… C’est politiquement correct d’écrire cela mais qu’est-ce que ça signifie ? Un jeune métisse refoulé par des chauffeurs de taxi dans une ville où ceux-ci précisément sont majoritairement noirs, souvent haïtiens d’ailleurs ? Tu rigoles ? J’étais à NYC en 80, tous les taxis auquels j’ai eu affaire étaient noirs. No prob. Peut-être qu’un jour Jean Michel était en vrac et qu’il a fait peur à un taxi qui a préféré ne pas le prendre, non ? Bref. En fait ce qui caractérise JMB c’est qu’il est profondément américain. En quoi ? Il a sûrement pigé très tôt le système où il vit, un sytème dans lequel il convient de créer sa marque, son logo, pour exister. C’est le message essentiel du popart qui est le dernier mouvement nord-américain remarquable et dont Warhol est évidemment le pape et Rauschenberg le maître. Les premiers graphs de Basquiat dans les rues de NYC sont des mots (des logos donc), des phrases, des aphorismes, ils s’adresse au système, au milieu de l’art (le quartier des galeries) et il résume son intention en créant une signature qui a valeur de sigle (de logo encore) SAMO qui signifie Same Old  Shit (tiens, où est passé le S de shit ?). Ce qui est curieux c’est la parenté avec le surnom de Louis Amstrong SATCHMO, le trompettiste noir à qui Miles reprochait d’avoir joué un peu trop le jeu des commanditaires blancs (notamment en acceptant trop facilement de se lisser les cheveux en les gominant). « Same old shit » ça veut dire quoi ? « C’est toujours la même histoire » ? ca dénonce quoi ? La condition des noirs ? Ca dénonce qui ? Le processus de compromission que le système impose à ceux qui viennent d’en bas ? (Je n’ai lu aucun questionnement là-dessus nulle part). Il adjoint son sigle d’un picto, sa fameuse couronne à trois pointes et il s’en va dans les rues répétant son logo comme toute bonne marque qui veut se faire connaître. Il le répétera toute sa vie dans pratiquement tous ses travaux. Bien vu.

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Ce qui est beau c’est qu’il intéresse des galeristes tout de suite. A mon avis ils se foutent qu’il soir noir. Annina Nosei l’installe dans sa cave pour qu’il peigne. C’est ce qu’on appelle du producteur au consommateur, les tableaux sont vendus à peine secs. Elle lui octroie un salaire confortable. Il s’éclate, il produit, il se drogue, il voyage. Puis Bischofberger le prend sous son aile. On oublie un peu partout de mentionner que dans l’intérêt que ces marchands portent à cet artiste, il y a un calcul comptable fondamentale c’est qu’il peint beaucoup, il a du stock. C’est très important pour un marchand de savoir que la source est intarissable. De fait il peindra en 12 ans un millier de tableaux et 1200 dessins ! De quoi alimenter le marché pendant quelques années, non ? Rembrandt est largement battu !  Les années 80 sont la décennie de la montée du sida qui tuera Keith Haring (on raconte que Shafrazi, son marchand, ressortit les toiles de la cave à mesure que progressait la phase terminale de son artiste…) et plein d’autres artistes, pas seulement des noirs, pas seulement des homos, pas seulement des artistes.
L’œuvre de Jean-Michel est donc faite de tous ces ingrédients, les origines mélangées, l’urbanité extrême, le traumatisme de l’accident infantile, la volonté de peindre quoi qu’il en coûte, la négritude polyglotte, le cri-écrit,  le tout traversé par un élixir majeur, l’héroïne qui agit comme le combustible de son ingérable énergie. Ce qui est frappant c’est que dans les articles des revues d’art, le terme d’héroïne n’est quasiment pas employé, ni celui de « confusion ». On ne trouve personne pour analyser ce que raconte ses tableaux, pour décoder un tant soit peu les signes qui s’y bousculent, pour donner un peu de sens à l’inventaire multicouche de cet artiste dont toutes les œuvres sont traversées par la mort, même couronnée « Portrait of the artist as a Young derelict » (« portrait de l’artiste en jeune abandonné », ne cherchez pas les traductions des titres des œuvres dans les revues d’art). Les squelettes sont partout, édentés, noirs souvent, aux os multicolores, annotés comme des annuaires, leurs ventres contiennent des viscères  que des échelles n’arrivent plus à relier. Les mots sont écrits comme des pense-bêtes, des relevés « movie star, sangre, driagram of the heart, teeth ». On dit que sous héroïne ou en manque d’heroïne le corps « corpus » prend le dessus dans le moindre détail, la complainte des organes installe sa tyrannie. J’ai travaillé quelques années avec un héroïnomane, il passait de moments d’apathie ensommeillés à des périodes de frénésie travailleuse pendant lesquelles il notait tout ce qu’il faisait dans des petits carnets. Basquiat note tout sur ses tableaux, dans ses carnets, sur des planches. Il dresse un inventaire confus du monde qui le traverse et qu’il traverse, d’un monde urbain («asphalt,  granite, concrete, glass, steel » lit-on, entre autre, dans Pegasus) lui même très confus dans lequel il est difficile de faire le tri des messages et informations qui vous assaillent. Il cherche le mode d’emploi « Pegasus » (1987). Il est un vrai zombie des villes. Nous parlons du New York de ces années, un véritable hôpital à ciel ouvert rempli de homeless, de gens malades, d’individu hirsutes gangrainés, aux plaies apparentes. NY est une grande plaie que le maire Guilliani « nettoiera » (comme disent les politiques) dans les années 90 avec la fameuse politique du « Tolérance Zéro ». La peinture de ce héros qu’est Basquiat est une suite confuse et inachevée d’échantillons (samples) du monde urbain. Le squelettes et les crânes y sont chez eux (who are you ? », « anatomy six », ). Les annotations qui foisonnent concernent souvent le corps (« pelvis,chest, urine, …) . Il y répète des mots à la manière des pubs qui se répètent dans les rues « well you need’nt » .

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Entre autre aberration dans la presse spécialisée, j’ai lu que JMB, n’ayant pas les moyens (au début) de s’acheter des toiles, peignait sur du matériel de récup’, des planches, des vielles portes, des montants,… Il peint sur le matériau dont la ville dégorge. C’est en cela qu’il est urbain, c’est en cela qu’il est moderne, c’est en cela qu’il a compris le monde qui l’entoure., C’est en cela que d’une certaine façon, il continua toute sa vie de peindre sur des murs ou des morceaux de murs.

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Au fond il est probable que Jean-Michel, marqué par le livre illustré d’anatomie scientifique que lui offrit sa mère après son accident , continua cet inventaire du corps souffrant par lequel il essaya d’exister (« everlast » lit-on dans le tableau « Per capita »). Il livre un art total comme l’est le spectacle civilisationnel de la ville de New York, fait de déclaration, de taches, de déconstruction, de poésie fragmentaire, de dessins, d’effacements, de chiffres, de danses macabres où les morts l’emportent sur les vifs (« riding with death »), de bestiaires urbains, de masques primitifs en feu, de musique noire à la craie blanche sur des fonds noirs, de calculs à base de bâtonnets raturés comme sur les murs d’une geôle. Un anti-prophète en somme qui assume la confusion du monde et qui laisse un cahier d’écolier plein de ratures. Ce qui est beau ici c’est que rien n’est fini.