Il y des instants de bonheur. Descendre d’un bus sous une pluie molle, anormalement pénétrante et hypocrite dans ses intentions, pour se rendre à un rendez-vous dont on n’attend rien. Se dire que la soi-disant ville lumière n’est pas infaillible et, qu’elle aussi marque des instants de faiblesse et des concessions au ciel qui sont d’une facture douteuse. En vouloir aux Gaulois puis à leurs colons Romains d’avoir établi la capitale de ce pays dans un bassin qui prend aussi facilement l’eau et retient sans résister des cumulo-nimbus patauds, fainéants et manquant à l’évidence d’exercice. Marcher très lentement, voire à reculons, ralentir peu à peu et s’attarder devant les vitrines des « beaux magasins ». Dans ces moments de déshérence, et histoire d'occuper mon esprit, je me pose souvent la question de savoir à quoi sert l’art. Brutalement, spontanément, on aurait tendance à répondre que ça ne sert à rien. C’est bien pour ça que l’art est intéressant. Il est intéressant parce qu’il serait inutile, pas franchement essentiel à la marche du monde où à la guerre contre la pauvreté par exemple. La peinture, a fortiori, n’aurait pas de fonction première bien déterminée, elle satisferait les marchands au mépris du bon peuple qui préfèrerait se consacrer à la mécanique, à la comptabilité ou au sport.

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Eugène Boudin. Deauville à marée basse. Huile sur toile. 1865

Dérivant tristement sur ce trottoir bordé de salons de coiffure, de banques, de magasins d’électroménager, de fleuristes et de cuisine rapide fortement chargée en huile de palme, je m’arrête d’un coup devant une vitrine mal éclairée. Un petit tableau d'une quarantaine de centimètres repose seul au centre. Un rideau rougeâtre délavé le sépare de l’arrière boutique. Il a l’air d’un chiot à vendre qui attend son maitre au milieu de la sciure. Je m’approche. On y voit trois voiliers évoluant sur une mer gris bleu qu’un ciel manganèse chapeaute lourdement. La légende indique qu’il s’agit d’une traversée entre Honfleur et Le Havre de Eugène Boudin. Cette belle trinité, le ciel, la mer (la terre d’où part le regard du peintre-spectateur), les 3 voiliers, sont entourés d’un cadre épais qui les mange un peu sans altérer toutefois la fraicheur bleue qui s’en dégage. Je me mets bien en face, je me penche, je le scrute. Il n’y a pas grand-chose, de larges coups de brosse, des voiles à peine blanches, une mer qui ne prétend même pas à la fluidité pour prétendre être la mer. Les voiliers ont l’air d’aller bon train. Ils sont surement barrés par des amis qui se font des signes entre deux embruns. Ce doit être le matin. On sent que la lumière opaline des petits matins de la cote normande n’a pas encore donné tout son volume. On devine qu’il s’agit d’une croisière joyeuse, sans autre but que celui de jouer. Cette petite lucarne bleue et or éclaire mon bout de trottoir. Je me dis que la personne qui a mis ce tableau dans cette vitrine ne peut pas être un mauvais bougre, je veux dire, un type uniquement intéressé par le prix qu’il en tirera. Je me dis que Boudin, le jour où il a peint cela, ne savait pas qu’il éclairerait ma journée, que les embruns qui viendraient fouetter mon visage ce jour-là donneraient à la pluie de novembre un parfum iodé que seules des vacances sont capables d’offrir. Je me dis que Boudin, ce jour là, avait bien fait de regarder vers la mer et d’y attraper ces trois bateaux, que ce ciel bleu était unique, qu’avec cette houle me revenaient des souvenirs de Granville, que le rideau remplissait bien son office en laissant jouer toute la lumière du tableau ?

L’autre jour je suis passé devant un pissenlit qui poussait solidement entre le bas d’un mur et le trottoir de goudron. Il était accompagné de quelques brins d’herbe. Je me suis dit que la résistance s’organisait en souterrain parmi les plantes vertes et que, bientôt, elles nous remettraient à notre place. Tout en admirant leur audace et leur ténacité, je me convainc qu’on ne méritait pas mieux. J’observe le même phénomène entre les pavés centenaires de ma rue en priant pour que l’herbe repousse avec suffisamment de vigueur qu’elle vienne recouvrir les immondices de la civilisation urbaine dont je suis le collabo. Ce matin j’ai retrouvé 20€uros dans la poche d’un pantalon que je n’avais pas porté depuis longtemps. L’autre jour, alors que le métro venait de redémarrer de la station Philippe Auguste, un jeune type vint s’assoir devant moi, le nez plongé dans une biographie de Nicolas de Staël écrite par Laurent Greislamer. Enchanté d’avoir un voisin sensible, j’interromps sa lecture par un « ah ! Vous être en train de vivre un moment formidable ! Vous vous éclatez, en fait. Quelle vie incroyable, non ? Quel parcours, vous ne trouvez pas ? Et en plus c’est bien écrit, hein ? » A mon sourire béat, le type, n’a même pas le temps de s’inquiéter du fait qu’un inconnu lui adresse la parole. Il réalise qu’il n’y a pas que les schizophrènes qui s’expriment et nous devisons tranquillement sur le grand prince russe. De Staêl échange nos téléphones. En traversant Paris en vélib, toujours sous cette pluie de bassin, empruntant la rue des francbourgeois, je devine un passage qui relie le boulevard de Strasbourg. La porte cochère est ouverte, je m’y introduis, je marche le vélo à la main entre des petites boutiques colorées et tranquilles. Ca sent le travail manuel et l’ouvrage bien fait. C’est le passage de l’Ancre. Il ne demande rien à personne.  Je le traverse sur la pointe des pieds. Je passe rue des archives chez Raimo déguster une gaufre liégeoise. Les petits bonheurs s’additionnent innocemment. J’ai trouvé une réponse à l’inutilité supposée de l’art, j’ai découvert un passage étroit qui mène à la tranquillité. Elle est bordée de couleurs vives. La résistance continue.

PS : quelques temps plus tard, je suis repassé devant la galerie au rideau rouge, il y avait un tableau d’Evariste Vital Luminais, un charpentier entrain de tailler une poutre énorme dans une perspective frontale très audacieuse. J’aurais eu du pognon… ce galeriste n’est décidément pas un mauvais bougre. Je pense même qu’il veut sauver l’humanité.