petitsfours1

Quand nous vivions à l’étranger, nous évoluions dans une sorte d’espace artificiel, un entre deux mondes où la sensation de flottement était assez agréable. Notre lieu d’origine devenait un souvenir sur lequel s’agrégeait un brin de nostalgie comme une médaille à une boutonnière. Notre nouveau port d’attache nous paraissait parfait parce qu’enrobé du prestige de la nouveauté et de l’exotisme. Au Costa Rica, la vie fut assez idéale malgré la bi-saisonnalité à tendance majoritairement pluvieuse ce de petit pays (dont une légende populaire raconte qu’il fut le premier à déclarer la guerre à Hitler qui, après avoir chasser une crotte de mouche sur sa carte d’état major découvrit le contour microscopique de ce pays volcanique et tropicale au beau milieu de l’isthme panaméen). Mon père travaillait beaucoup à San José, à Cartago en passant par Puerto Limon tout en faisant des expéditions en aéroplane au Honduras, au Panama ou au Salvador pour les besoins d’une compagnie française de téléphonie. Maman nous élevait et faisait en sorte que nous remplissions nos devoirs par correspondance que des professeurs anonymes nous corrigeaient dans une lointaine campagne française. C’est dans cette douceur de vivre que j’étais tranquillement en train de rater mon Ce2 tout en découvrant l’ivresse du dessin inspiré par les charrettes multicolores des paysans costariciens marchands des deux saisons. Nos distractions étaient nombreuses et nos amis venaient de tous les pays. Notre terrain de jeu était de l’autre côté de la voie ferrée au milieu des bananeraies et des caféiers. Mes parents aussi avaient une vie sociale assez intéressante, apparemment plus riche que dans leur hlm de la banlieue sud de Paris. Ce qui excitait le plus maman c’était les soirées à l’Ambassade de France. Elle se faisait, pour cette occasion ô combien mondaine, tailler une robe sur mesure chez une couturière du quartier. Cette coquetterie suprême passait par plusieurs étapes bien ordonnées ; l’achat d’un tissu original sur les marchés locaux, le dessin du patron qu’elle glanait dans la revue modes&travaux qu’elle recevait de France, puis la mise en œuvre chez la couturière à laquelle elle parvenait à expliquer dans un frangnol soigné les détails subtils qui feraient l’originalité de sa future tenue. S’ensuivaient plusieurs séances d’essayage avant l’entière satisfaction de la « señora ». Souvent l’addition de l’exigence de la cliente avec le savoir-faire serviable de la fabricante servait une petite innovation non prévue au départ telle que une petite pochette de soirée ou une ceinture ou bien encore un châle assortis au tissu de la robe.

Sûre d’elle, Maman partait à la soirée de l’ambassadeur au bras d’un mari qui, serré dans son pantalon feu de plancher et sa veste cintrée, ne cachait pas une certaine fierté. Maman nous promettait toujours de rapporter quelque chose. Le quelque chose était invariablement des petits fours que nous découvrions le lendemain sur la table du petit déjeuner. Maman nous les offrait comme une prise de guerre en nous racontant les stratagèmes par lesquels elle avait été obligée de passer au grand dam de mon père. La pochette de soirée avait essentiellement servi à dissimuler les denrées pendant toute la soirée. Nous les goutions comme des mets exceptionnels et rares qu’on ne trouve que dans les hautes sphères de la société où se croisent des gens en grande tenue, chics, riches et importants. Nous nous faisions ainsi une idée des us et coutumes des gens qui ont la belle vie et qui à chaque repas dégustent les choses les plus rares, les mets les plus fins. Et, de fait, au palais, c’était fin. Il fallait ingérer les petites bouchées le plus lentement possible, en savourer toute la profondeur en fermant les yeux pour se pénétrer le plus sûrement possible de l’éventail complet de saveurs qui se déployaient soudain. C’était comme un feu d’artifice buccale, une gentille explosion de douceur qui devait se mériter.

La présence des petits fours dans la maison constituait une sorte de mini Noël. Nous en étions conscients. Maman nous le présentait bien comme cela et insistait chaque fois sur le caractère exceptionnel et rare d’une telle prise. Une fois les petits fours avalés, nous retournions à la banalité de nos repas quotidiens, quasi persuadés du peu de chance probable pour que nous ayons un jour à regouter de tels délices.

J’ai gardé, je dois le confesser, le syndrome du petit four. A chaque fois que je suis dans un cocktail, un pince-fesse, une inauguration, un vernissage, une cérémonie officielle, je dois dire que ma motivation, voire mon obsession première, c’est le buffet. Il me tarde de découvrir les tables heureuses et colorées ou m’attendent les petits fours. Leur vue me met en joie, c’est Noël, je frétille, je m’excite tout seul, la vie redevient légère. Je pense que je vis la même excitation que celle de Maman au moment de plonger ses petits trésors dans le fond de sa pochette de soirée. Longtemps j’ai été habité par le fait que je me trouvais  à ce cocktail par erreur et que donc, avant que qui ce soit s’en aperçoive, il me fallait faire le plein de calories chics (et pas chères) car on ne sait pas de quoi les lendemains sont faits. Je me sens ridicule. Virginie D m’en a souvent fait la réflexion. Jusqu’à lors, je n’avais pas analysé cette compulsion frénétique. Je me contentais de me goinfrer. Par principe tous les petits fours me paraissent bons, j’ai l’impression qu’ils me sourient, qu’ils sont un traitement païen aux périodes de jambon-nouilles-noix-de beurre. Au début même, j’avais l’impression que tout le monde me regardait mais, très vite, je me suis concentré sur mon expédition, ma fringale, mon appétit de douceur. J’y ai toujours vu une récompense du genre « si je suis là, chez les bienheureux, c’est que j’ai du faire quelque chose de bien, j’ai bien travaillé ». Je double toujours mes prises. Le premier petit four d’un modèle sert uniquement à la découverte. Je le déguste lentement. Le deuxième est avalé plus vite. Je me force parfois à banaliser la situation mais je n’y arrive guère alors j’enchaine avec le modèle suivant : une prise, deux prises et quand il est vraiment bon, je m’autorise une troisième prise. Il faut alors quelqu’un de raisonnable avec moi pour me tirer par la manche  ou une vieille dame encore plus avide que moi ou un type baraqué qui m’écarte de la mêlée. Mes premiers buffets furent donc difficiles et teintés d’angoisses inconscientes venues de l’isthme panaméen. Je l’ai appelé le syndrome de l’ambassade. Avec les années—mais que ce fut long !— j’ai réussi à assumer le fait d’être là au milieu de gens bien mis, de femmes féminines à collants et d’hommes viriles en costumes moins affamés que moi, certes, mais tout aussi légitimes. Je mange les petits fours plus calmement. Parfois même, je prends le risque de m’écarter du buffet.

Je viens de vivre un moment paroxystique à l’inauguration de la Biennale des antiquaires au Grand-Palais mise en scène par Karl Lagerfeld. Oh comme tout était beau ! Ça sentait la crise économique de partout. On le voyait à l’âge des femmes accrochées aux manches des galeristes et des experts. On le lisait aux plis des peaux bien tirées ornées habilement de perlouzes authentiques qui mettaient en valeur des bronzages récents. A chaque coin de cimaise, une nouvelle dégustation. Là des sushis, ici un cochon de lait, plus loin des bouchées sucrées-salées, des vins de bordeaux bien tanniques, des macarons multicolores (pas de Pierre Hermé, je les connais tous par cœur). Je sautais de table en table en bon orang outan, à l’aise, facile presque, convaincu que j’étais des leurs, ayant parfois un mot aimable pour les petits serveurs en tenue. De temps en temps j’arrêtais mon regard sur un chef d’œuvre, ici un orientaliste, là une sculpture XVIII° en marbre blanc, derrière ce bureau 30 Mick Jagger, plus loin un ministre d’intérieur donc l’oncle était peintre.  Ce soir-là j’ai décidé que ma place était ici, que je pouvais manger sans me presser. De toutes façons Potel & Chabot avait fait en sorte que nous ne manquions de rien comme dans toute bonne crise économique qui se respecte. Nous n’avions même pas à nous bousculer ! Trop facile. J’y suis donc allé gaiement sur les sucettes en chocolat (bâtonnet chocolat, boule chocolat-miettes de noisettes, trempé dans une sauce au chocolat, un truc à se faire brûler vif sur une place publique), les canapés, les mousses, les toasts, les tout quoi… Avec les années, c’est sûr, ma place est ici. Chaque bouchée de paradis est un hommage à la naïveté de ma Mère.sucettechocolat1