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"Dieu? il est comme le sucre dans le lait chaud, il est partout mais on ne le voit pas".
Coluche

 

L’idée d’avoir à mourir un de ces jours m’est assez désagréable car on est prévenu ni de la date, ni de la cause, ni du lieu. J’ai beau me dire que la vie telle qu’elle est conçue est une farce, je n’arrive pas à en rire d’un rire franc et massif. Je ne vois pas l’intérêt de disparaitre compte tenu du fait que j’ai énormément de choses à faire, un emploi du temps surchargé, des projets plein mes cartons et des invitations à honorer en ville. Je ne peux donc pas me permettre de tout laisser en plan comme ça et je n’ai pas envie qu’on vienne fouiller dans mes affaires en mon absence.

A titre d’exemple mon œuvre picturale est encore embryonnaire, j’envisage d’écrire un roman, j’ai une biographie en cours et j’aimerais apprendre le piano afin d’improviser des jams dans les boîtes de jazz pour me faire des nouveaux amis et impressionner les filles. Sans compter que j’aimerais changer de métier tous les 10 ans à peu près pour éviter la routine (et pourquoi pas garçon de plage pour voir). Ce qui implique à chaque fois, une formation approfondie, une période d’adaptation, quelques années de rentabilité, la mise au point d’un réseau de relations lié à cette nouvelle profession, un déménagement éventuel et des démarches administratives conséquentes, etc.

Un des inconvénients majeurs de la condition humaine consiste à l’évidence à être dotés (doués ?) de cette conscience, celle de devoir mourir un jour. C’est là que le bat blesse, n’est-ce pas ? Nous sommes prévenus, mis en examen, au mieux, en liberté surveillée, de toutes façons sursitaires.

Heureuse la biche qui broute paisiblement l’herbe fraiche dans le bocage normand au petit matin lorsqu’à travers les lambeaux de brumes qui se déchirent silencieusement, le soleil darde, tel un éclairagiste de spectacle, ses premières gloires pour donner encore plus d’allure au petit matin (ambiance hamiltonienne volontairement cul-cul mais efficace). Heureux le héron cendré qui, pendant sa trempette de début de mat’, observe la biche d’un air niais et vaguement indifférent, les deux ayant en commun de sembler étrangers au fait que, sournoisement tapis dans les buissons d’aubépine, un renard envisage de faire de ces deux créatures à poils et à plumes un repas complet. Encore qu’à y regarder d’un peu près, on ne peut que constater que la biche a l’air d’être franchement stressée si l’on en juge au nombre de fois où elle relève nerveusement la tête guettant de droite et de gauche le moindre bruissement, le plus imperceptible mouvement dans le camaïeu de verts qui habille son environnement. La biche est stressée, certes, mais sait elle qu’elle va mourir pour autant ? Pas sûr, non. Le héron non plus. Et puis leur intérêt pour les renards est très relatif, voire inexistant, alors.  Ce que l’on peut éventuellement affirmer c’est que ces deux-là sentent que quelque chose de pas clair se trame, mais quoi ? Aucune idée. Ils ne mènent pas pour autant une étude socio-analytique sur le renard.
Toute hypocrisie mise à part, je dois avouer qu'évidemment je n'envie pas la condition du gnou qui est sous la menace du premier fauve lubrique errant dans la savane et aussi des crocodiles qui attendent sans se brosser dans l'eau saumâtre du gué  où devra passer le peuple gnou au rique de faire bouffer le cul et le reste sans esquisser la moindre contestation. J'associe donc d'autant plus volontiers le peuple gnou à ma requête du jour. Tandis que l’humain, équipé de son esprit frondeur et curieux, ne peut s’empêcher d’essayer de comprendre comment c’est fait, comment ça marche, comment c’est arrivé. Pire, ses tendances obsessionnelles compulsives le conduisent à faire l’inventaire de tout ce qui l’entoure. Alors il s’agite, il s’agite, il prend des notes, organise, classe, archive, recopie, répète, enregistre et tache d’élaborer quelques conclusions qui puissent être utile dans une perspective fantasmée d’éternité. Il pousse parfois le vice à théoriser sur tout ce qui bouge. Il a cette fâcheuse propension qui l’empêche souvent de dormir, à vouloir étudier une chose sous toutes ses coutures. Ainsi d’un ballon par exemple. Il en fabrique de tous les formats pour tous les usages : billes, balle de golf, de tennis, de pingpong, de baseball, de volley, de hand, de basket, de rugby, de polo, sur herbe, dans l’eau, en l’air, pour voler, avec un moteur, des ailes, du gaz, du vent, pour marcher dessus, en jonglant avec des quilles, en tenant une pile d’assiette au bout d’un bâton, en plaçant un éléphant dessus, en obligeant une otarie à tenir le ballon en équilibre sur son museau, etc… En même temps, il prend des notes, filme, photographie, raconte, rapporte, relate, analyse, théorise, affirme, émet des hypothèse…

L’humain s’occupe. Lui aussi sent qu’il y a un truc à trouver, une réponse, quelque chose d’intelligent qui le ferait dialoguer avec l’univers tout entier. Il s’angoisse, sombre dans l’alcool, la drogue, les jeux d’argent, la jalousie, voire les tics et les tocs. Pendant une vingtaine de siècle, Dieu fut une réponse assez pratique.

Contrairement à ce qui est dit, l’homme a créé Dieu à son image.

Non, vraiment tout cela est mal conçu. Mourir, quelle connerie ! Qui a conçu une telle ineptie ? Tu débarques dans les larmes et les cris, tu vas à l’école à reculons par angoisse des devoirs sur table de mathématiques, tu passes le bac avec l’aide de tes premiers lexomil, tu choisis une filière d’études qui n’a aucun rapport avec tes aspirations profondes et tes gouts musicaux puis tu te retrouves à faire un métier qui t’éloigne encore plus des plages de sables fins, des concerts de ton groupe préféré, des cabanes dans les arbres et de tes envies de boire des cafés en terrasse sur le boulevard Saint Germain en regardant les filles défiler à moitié nues. Tu bosses, tu pars en vacances dans les emboutts, tu prends des crédits pour payer tes crédits, tu essaies d’éviter les attentats suicide, et les crash d’avion, tu deviens fan du club de ton village parce que c’est ton village et puis tu te retrouves  après 60 ans avec des rhumatismes, du cholestérol et le souffle court à compter tes points de retraite et tes points de permis. Et tu vis toutes ces occupations avec l’angoisse de faire un AVC ou un infarctus ou de déraper sur ton savon de Marseille qui te trahirait à ta descente de bain.

Qui peut avoir conçu une telle farce ?

Tout ça pour ça ? Se retrouver dispatché, rien, poussière et cendre ? Au mieux un nom sur une plaque de rue ou une ligne dans un dictionnaire ? Ridicule.

Tu es là, tout se passe bien, les filles sont belles, il y en a même une qui te dit qu’elle t’aime, l’été la chaleur fait office de vêtement, les jeux sont de plus en plus interactifs, les billets low-cost te permettent d’aller courir nu sur une plage de sable blanc à moindre frais et il faudrait que ça s’arrête ?! Naze, j’te dis. N’importe quoi ! Qui a fait ça ? Des noms, je veux des noms ! Dieu, c’est Dieu ? C’est lui ? Il est où? Appelez-moi le gérant!

Si c’est Dieu qui a conçu ce système de vie et de mort, eh bien moi je dis « c’est nul, super mal gaulé le truc, très mal pensé depuis le début, mal foutu quoi, voire même assez antidémocratique, un travail bâclé, exécuté à la va vite qui témoigne d’un esprit d’approximation et d’un tempérament emporté, brouillon ». Pas brillant Dieu sous ses airs de vieux sage barbu immaculé se confondant avec la blancheur virginale d’un brave cumulo-nimbus entre deux livraisons d’eau potable.

On est là, y’a une bonne ambiance, je commence à trouver mon style et à comprendre quelques chose à la musique sérielle, mon PEL va arriver à échéance et il faudrait que ça s’arrête ? Mais tu rigoles Dieu !

Je pense que la mort qui nous sépare de ceux que l’on aime est une assez mauvaise idée tant pour ceux qui disparaissent que pour ceux qui restent encore un peu.  Dieu a merdé à deux ou trois exceptions près (l’invention du chocolat, les Beatles, un bon Bordeaux, les jolies filles, la vision des biches dans le sous bois, les macarons Pierre Hermé, …). Pour le reste, c’est pas brillant Dieu. Il aurait même un petit côté charlatan.

Je pense qu’au lieu de mourir, on aurait pu faire en sorte que les êtres qui ont fini leur séjour sur terre soient envoyés ailleurs dans l’univers (pas dispatché façon puzzle hein, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit). Ce dernier étant assez grand pour cela, on aurait pu caser tout le monde (animaux et êtres humains) toutes époques confondues en faisant en sorte que le type qui vient de quitter sa vie terrestre soit frappé d’amnésie (à l’aide d’un petite lampe flash comme dans Men in Black) et ainsi capable de recommencer autre chose ailleurs sans que sa famille ou ses collègues de travail ne lui manquent. Le charme aurait été que tu eus pu te retrouver dans une nouvelle vie hybridée par des êtres venus d’âges différents ; exemple ; un Louis XIV avec des dinosaures dans les champs et des groupes de mariachis sur les places de marché. Toute nostalgie eut ainsi été impossible ce qui évite d’entrée un certain nombre de souffrances inutiles, de nuits blanches vaines et de frais inutiles chez un psy fumeur de gitanes.

Nous aurions pu même être prévenus d’entrée que le grand départ est obligatoire. Nous aurions même pu avoir le choix dans la date (…). Les adieux auraient peut-être été un peu pénibles mais somme toute bon enfant car annonciateurs d’une nouvelle vie, d’un rajeunissement et d’expériences nouvelles. De la même façon le corps aurait été conçu d’une façon beaucoup moins complexe. On aurait évité, bien entendu, toutes les fonctions sordides.

Au lieu de cela, on ne peut que constater la perversité des intentions de Dieu, son autoritarisme pathologique, ses intentions brouillonnes (gestion des cadavres, recours systématique à la guerre dans les sociétés humaines…), son humour cynique et discutable. L’humour céleste consistant à nous enlever des êtres qui nous sont chers me parait plus que douteux, voire grossier. S’agit il d’un serial killer ? Faut-il obligatoirement employer la terreur pour garantir ses chances d’être adoré ? Autant de questions qu’il convient de se poser avec courage.

Tout cela est très mal conçu. Raison de plus pour ne pas croire au vieux barbu sénile.