homme_portable

 

J’avais entendu parlé de lui dans les rayons des librairies, dans l’émission de Finkielkraut, dans certains emportements outranciers d’Elisabeth Levy dont je me demandais où elle pouvait avoir attrapé une telle propension à l’agacement, voire à l’emportement et enfin chez Lucchini lorsqu’il lui consacra un spectacle de lecture à l’hiver 2010/211. Philippe Muray, lui-même. Depuis Baudrillard (le Baudrillard des années 80) je restais sur ma fin au rayon des penseurs extralucides, des types capables d’y voir clair au travers des rotondités du miroir déformant de la société actuelle et d’avoir le courage de dénoncer TOUT (ou quasiment ou à tout le moins de dénoncer les dénonceurs cf. « Jaccuse ».2002) s’il en ressent l’urgence au prix d’une grande solitude voire d’un mépris généralisé. Je cherchais un héritier de l’auteur des « cool memories », un Cioran moderne, un jongleur de concepts, un type qui sache encore dire merde avec de la classe, du verbe large, de la folie crottée de terre sous la semelle. Philippe Muray est de ceux là. Il est de ceux en tous cas qui acceptent (assument ?) l’idée que l’univers n’a pas de sens.

« Qu’est ce que c’est que ce merdier ? » s’exclame t’il du fond de son bureau. A le lire avec un peu d’insistance, je constate qu’il n’est pas seulement un agacé (agacez-vous !) mais un type, c’est vrai, assez réactionnaire, contre à peu près tous les effets récents de la modernité, voire contre ce qui fait la contemporanéité, l’innovation, le changement, l’évolution des mœurs ou les dimensions populaires de la culture. Je dois dire que c’est ce qui fait son charme au loustic malgré la violence de certains de ses propos.

Il est habité par une sorte de dégout du vulgaire assez bien incarné, il est  vrai, par l’image de l’individu actuel qu’il décrit comme un type auto satisfait de son petit bonheur matérialiste déambulant en bermuda et en tong dans des centre commerciaux. Il faut bien reconnaitre qu’il n’a pas tout à fait tort. On pourrait ajouter à ce portrait type de l’homme (post)moderne quelques détails croustillants auxquels il n’a peut-être pas pensé ; cet homme moderne a la boule à zéro (par gout pour l’esthétique concentrationnaire et aussi pour dissuader son voisin de l’embêter, surpopulation urbaine oblige), il mâchonne un chewing gum, il arbore une marque connue imprimée sur son t-shirt, il porte un petit sac à dos fluorescent multi poches, ses bras ou l’un de ses deux mollets sont tatoués de motifs maoris noirs très en vogue dans les milieux violents et qui, là aussi, ramènent le quidam de macadam à une sorte de pseudo primitivisme kitch et indélébile qui ne fait qu’ajouter à la dimension débile de l’ensemble. L’attribut majeur de l’individu moderne  auquel Muray n’avait pas pensé, c’est le téléphone portable. Il n’y avait pas pensé parce qu’à quelques années près, sa mort prématurée l’a privé d’assister au spectacle cacophonique de l’homme moderne connecté avec le monde entier. Il en aurait probablement fait un chapitre de «Moderne contre moderne » non sans se laisser emporter par l’agacement agressif qui le caractérisait.

Je me souviens de la première fois que j’ai vu des téléphones portables. C’était en 1995 à Bahrain où je faisais un freelance dans une agence de réclame. Dans les larges allées de marbre et de verre des business centers de Manama, je croisais, éberlué, des hommes d’affaires en djellabah coiffés d’un « torchon et d’une courroie de ventilateur » comme disait Dan mon acolyte dépressif. Tous ces types tenaient à la main des petits téléphones qu’ils accrochaient à leur poche de djellabahs après avoir fini leurs conversations. Peu de temps après, ces téléphones de voyage (comme il y a des cendriers de voyage) sont apparus en occident puis se sont répandus dans toutes les couches de la population. Au début, nous avions tous l’air d’hommes d’affaire avec ces engins en main. Nous donnions l’impression de traiter des dossiers qui ne pouvaient pas attendre. Ca sentait déjà le ridicule, l’accélération du temps. Le premier intérêt que j’y vis, assez dérisoire j’en conviens, fut que l’on pouvait appeler un ami pour lui demander le code de son immeuble au moment d’arriver chez lui. Fini les cabines téléphoniques parisiennes « hors services » ou baignées dans l’odeur d’urine. La sensation de téléphoner en marchant ou en conduisant était géniale, auto-bluffante, quoi. Il y avait un côté pratique indéniable. Comme toutes les inventions pertinentes (un bon vaccin, un épluche légume, un stylo 4 couleurs, des post-it, …) très vite tout le monde en veut, ça se démocratise et c’est comme ça que nous devenons tous des hommes d’affaires qui ont des problèmes urgents à régler, des décisions hyper complexes à prendre, des messages qui ne peuvent pas attendre, des confidences d’une priorité absolue.

Le monde est maintenant recouvert de gens qui ont quelque chose à dire de très important à quelqu’un qui n’est pas là.

Et c’est ainsi que dans les transports en commun, qui offrent bon nombre d’occasions quotidiennes d’apprécier l’humanité sous toutes ses formes,  on entend désormais des pans de conversations entiers qui, en des temps pas si reculés, n’auraient concernés personne d’autres que la personne et son interlocuteur dans un dialogue privé, discret, voire pudique. Au lieu de cela chacun y va aujourd’hui de son déballage au milieu de la foule interlope des grandes cités, vociférant des complaintes professionnelles, mettant au point des rendez-vous, déblatérant sur un chefaillon comme s’il se trouvait dans sa salle de bain ou dans le couloir de son placard-cuisine.

Au début des années 2000, des études avaient tenté d’analyser l’usage qui était fait de la petite boite magique qui parle. Elles démontraient notamment que la phrase la plus prononcée dans les conversations était ; « T’es où, tu fais quoi ? ». En réalité il s’agissait de la phrase qui commençait la majorité de nos conversations téléphoniques. Il y a pire encore car l’individu post-moderne vivant en démocratie libérale n’a pas de limite dans l’impudeur et s’estime toujours dans son bon droit. Le pire c’est ce besoin, né de l’utilisation d’un autre besoin  (l’utilisation du téléphone portatif … ), de dire ce que l’on est entrain de faire. Ainsi outre les conversations intempestives les plus triviales, il est spécialement amusant (et en même temps prodigieusement agaçant) d’entendre les gens dire ce qu’ils font à des moments cruciaux de leur existence. On peut donc entendre des choses aussi édifiantes que « je sors du bus », « je rentre dans le métro », « je sors du supermarché », « je suis dans la rue »,  … et j’en passe et des meilleures, non ?

Il est assez consternant d’observer dans un wagon de métro le nombre impressionnant de personnes entrain de se tripoter le portable. Je ne parle pas de la mode qui consiste à écouter de la musique au casque à n’importe quel moment de la journée et ceci malgré le vacarme assourdissant du métro qui n’a pas été franchement conçu pour les mélomanes. Un de mes amis prétendait « qu’il n’est de pire sourd que celui qui écoute du Vivaldi en mangeant une biscotte ». On peut appliquer cette maxime à l’univers souterrain des métros de déportés de la nouvelle économie mondiale. De la même façon, il est déprimant de constater que les journaux d’opinions ont quasiment totalement disparu de l’espace public au profit de journaux gratuits remplis de nouvelles brèves rédigées par des publicitaires anonymes et sur lesquels nos tripoteurs de portables se ruent à l’entrée des bouches de métro. Nous assistons en direct depuis deux ou trois ans à la disparition de L’Humanité, Libération, Le Monde et autres hebdos qui travaillaient à l’information critique des masses (même plus laborieuses). Les masses elles-mêmes se sont fondues dans la masse. Aujourd’hui quand on sort du métro on tire son portable de la poche comme on tirait son paquet de clopes pour s’en tirer une. Le dernier sms fait l’effet de la première bouffée. « Ouf, j’ai un message » expire le citadin avant de répondre avec deux doigts «  je sors du métro ». Ce qui m’invite à penser qu’un jour le législateur procèdera avec le téléphone comme avec la cigarette. De la même façon qu’il y a des zones non fumeurs, il y aura des zones « sans téléphones » (interdit de se tripoter la puce). Sous peine d’amende évidemment. Alors nous pourrons nous reparler, lire des phrases longues (livres), des articles engagés (presse libre), et écouter notre « voix du dedans » comme disait Léo Ferré.

L’autre jour dans l’avion, la chef de cabine avait fait une annonce juste après l’atterrissage demandant aux passagers de ne pas rallumer leurs portables avant d’avoir pénétré dans l’aérogare. Aussitôt que l’avion eut marqué son arrêt définitif et plusieurs minutes avant que nous ne puissions descendre de l’appareil, la quasi totalité des gens rallumait la boite à blabla pour informer un absent de cette nouvelle urgentissime « je viens d’arriver ».

L’adolescent de 13 ans qui vit avec nous est comme tous les enfants, il prend le monde là où il en est. Le téléphone portable est donc un appendice naturel de sa vie sociale. Depuis qu’il a son propre blackberry, il ne le lâche plus et se trouve en conversation permanente avec ses copains. Ils ont des choses urgentes à se dire toute la journée. Il n’est donc pas rare d’avoir en face de nous un adolescent qui se tient tête baissée, les yeux rivés sur le dernier email, le dernier post sur facebook, le dernier twitt, et qui, en même temps, écoute ce qu’on lui dit et procède par petites réponses brèves et insincères du genre « oui ok ». Quand il marche dans les rues, son portable virevolte entre la poche arrière de son jean’s et ses mains. Sa maman prédisait que, peut-être, le portable allait remplacer la cigarette… dans la série des maniaqueries nerveuses et systématiques. A mon avis on va plutôt assister à un cumul des compulsions histoire de bien préparer le XXIème siècle. Je sors du métro, j’allume une clope, j’appelle quelqu’un pour lui dire que « je sors du métro ».

Voici donc la nouvelle posture de l’Homme Moderne : une silhouette mal attifée, un bras replié, un coude en avant, une main collée à l’oreille, l’autre dans la poche. Nous sommes loin du nombre d’or de Leonard de Vinci dressant la figure droite et bien proportionnée de l’homme nu, cheveux longs et abondants, bras le long du corps ou ouverts pour embrasser le monde, pieds joints ou légèrement écartés pour s’inscrire dans les deux figures fondatrices de l’univers, le cercle de l’harmonie et le carré de la construction.

Des recherches récentes révèlent que la notion de vie privée va disparaître dans les années à venir non seulement à cause des ingérences possibles du système dans nos vies privées par les voies du marketing et du numérique mais aussi parce que, muni de l’équipement minimum nécessaire, chacun éprouve le besoin de raconter, montrer, exhiber sa vie, dire son avis, dire où il est, d’où il vient, où il va, s’il aime, s’il n’aime pas… On dit « liker », je like, je ne like plus, tu likes, il like, nou likons,…faire un like. Likez vous les uns les autres! La trivialité bat son plein. Je suis un sauvage social.