anesOn est bien là.

Mes séjours récents dans l’Aveyron m’ont fait renouer avec un lieu qui a marqué ma jeunesse politique, le causse (et la cause) du Larzac (voir album photos colonne de gauche en bas). Tout le monde se souvient de la lutte ô combien populaire et finalement emblématique que celle de cette poignée de paysans qui avaient refusé l’extension du camp militaire décidé par le ministre de l’intérieur de l’époque, Michel Debré. Contre vents et marées ces éleveurs de brebis implantés sur une des terres les plus ingrates qui soit dans cette région (l’Aveyron est un des départements les moins peuplés de France) — dont l’économie est pour l’essentiel basée sur la production de fromage de Roquefort— avaient pris leur destin en main à force de réflexion sur eux-mêmes, sur la condition paysanne, sur le pouvoir centralisé français et sur l’ignorance de la cause paysanne dans l’opinion publique. A grand renfort d’actions symboliques et pacifistes, réussissant par ailleurs à canaliser les tentations de lutte violente des milieux d’extrême gauche (les gauchistes chevelus de l’époque), maoïstes souvent, qui ne demandaient qu’à récupérer cette lutte pour généraliser l’humeur révolutionnaire du moment, ces agriculteurs étaient d’une certaine façon les précurseurs de la prise de conscience écologiste en France et l’esquisse du mouvement altermondialiste qui aujourd’hui prône le retour à une sorte de sagesse économique et au refus de la course effrénée et porteuse d’injustice sociale qu’est le capitalisme sauvage (pléonasme ?) actuel.

Des marches non violentes de plusieurs centaines de milliers de personnes venues de toute la France et d’autres pays européens ont eu lieu sur le terrain militaire en 71, 81, 2003. Quand à moi j’ai participé à cette marche joyeuse et simple en 1977. Je me souviens des restes d’obus plantés dans le sol à mesure que nous progressions et aussi de la bonne humeur générale. Le rassemblement était une sorte de Woodstock rural où les concerts alternaient avec les débats politiques. Toute le monde en quête de nouveaux modes de vie s’y croisait ; des anars cracras, des gauchistes psychorigides, des socialistes de terrain, des militants du jeune PSU, des maoïstes en quête d’agitation, des soldats de la Gauche Prolétarienne, des prêtres ouvriers militant de la théologie de la Libération inspirés par le font populaire chilien, des étudiants, des jeunes fraichement sortis du service militaire et cherchant à prendre leur revanche sur l’année d’ennui qu’on leurs avait imposé, des belles petites militantes utopistes, des écologistes, des végétariens… plein de gens nouveaux débordant d’énergie renouvelable, quoi. Montredon est un de ces sublimes villages en lauze balayé par le vent en hiver et écrasé par un soleil de plomb en été. Les maisons sont dissimulées par quelques arbres bien plantés, bordées de restanques aux nuances infinies de gris altérées pas des empreintes de mousse sèche alvéolées de jaune. Les quatre rues qui traversent le hameau sont en terre confortées par des pierres qui viennent combler les ornières fabriquées par l’hiver. Chaque été on y organise un marché paysan qui a lieu tous les mardi soirs. Des parkings sont aménagés dans les champs voisins. On y trouve des petis stands de producteurs locaux ; des vendeurs de fromages de chèvre évidemment, de fruits, d’huiles locales, de pâtisseries aux fruits secs, de vins, d’alcool de noix ou de châtaigne, de savons à l’huile, d’aligot savoureux, de crêpes maison, de saucissons et même de pâtisseries orientales. Je n’oublie pas la librairie « la brebis qui lit » où l’on peut trouver l’essentiel de la littérature altermondialiste de Pierre Rabhi à Pierre-Marie Terral en passant par José Bové qui a sa maison ici (si tu es chanceux c'est lui qui te cuira ta sauccisse au barbecue), sans compter des affiches pour les collectionneurs d’agit prop. On a l’impression d’acheter des vrais choses. Comment dire? Vous verrez sur les photos de l’album que j’ai créé sur ce blog. On y croise de tout, du bobo désargenté comme Virginie et moi, du jeune couple avec petits bébés multicolores, du producteur local entre deux réunions syndicales de Via Campesina, du jeune baba avec dreadlocks blondes façon druide, du hippie d'âge mûr en basket fluo, des familles complètes multigénérationnelles, … C’est simple, on mange, on boit, c’est calme, les enfants courent partout dans les couleurs, chacun veille à jeter ses déchets là où il faut. Les vieilles pierres appareillées à la main plantées parfois de balconnets en bois tortueux nous regardent bambocher dans nos murmures joyeux. Le soir il y a un spectacle ou un concert. L’herbe épaisse nous sert d’édredon. Le grand spot universel assure le light show. C’est extrêmement simple. Ça fait du bien. D’année en année, le nombre d’exposants ne s’accroit pas et le public à peine plus. C’est à la fois rassurant pour la tranquillité mais ça veut dire aussi que c’est pas gagné d’attirer ceux qui se sentiront de sauver la planète et la vie ensemble en faisant pousser des légumes. « Le bœuf est lent mais la terre est patiente. »